Perspectives

Zone de Libre-Echange Continentale (ZLEC) : Et maintenant, bâtir une stratégie industrielle inclusive

Au-delà de la mise en place de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), l’Afrique a un nouveau défi à relever, celui d’une industrialisation qui lui soit bénéfique.

On ne trouvera aucun économiste, ou si peu, pour affirmer sans nuance que libre-échange et intégration économique régionale ne peuvent être favorables, sous certaines conditions, à la croissance et au développement. Riche de promesses, l’adoption par quarante-quatre pays africains du principe d’une zone de libre-échange continentale (ZLEC) ne pouvait, dès lors, qu’être saluée. Celle-ci ne pourra cependant pleinement porter ses fruits et bénéficier à l’ensemble de ses membres que si elle se couple non seulement avec une prise en compte réelle des différences dans les niveaux de développement des pays signataires et des inégalités qu’elle générera inévitablement, mais également avec une stratégie transnationale et inclusive de développement industriel du secteur des matières premières. Celle-ci reste pourtant encore à définir.

Ce que peut apporter la ZLEC

Beaucoup moins contraignante qu’une union douanière qu’elle aspire à devenir au titre de l’agenda 2063 de l’Union africaine ou, plus encore, qu’une union économique, la ZLEC vise, rappelons-le, à supprimer les tarifs douaniers entre pays signataires tout en conservant le principe de la souveraineté nationale au regard des droits de douane appliqués aux pays non membres. Il est, en cela, légitime d’en attendre des effets particulièrement bénéfiques. Comme le montrent de nombreuses études scientifiques, une ZLE tend, en effet, à stimuler le commerce entre les pays signataires de l’accord puisque les opérations d’importation et d’exportation sont de facto moins coûteuses, et parce qu’elle se couple traditionnellement avec une plus grande harmonisation des règles et des normes. Ce qui est vrai pour les flux physiques est aussi vrai pour les flux financiers, et c’est donc une exacerbation des investissements directs étrangers intra-africains que l’on peut en outre attendre d’un tel accord.

Quid des matières premières ?

Appliquée aux secteurs des matières premières, l’analyse ne saurait fondamentalement évoluer. L’intégration régionale induit une modification des flux commerciaux avec un premier effet dit « de création de commerce » et un second dit « de détournement ». En termes simples, ceci signifie que ce qui était préalablement importé d’un pays non signataire le sera désormais d’un pays membre de l’accord. La promotion d’un vaste marché continental sur lequel les exportations nationales pourraient ainsi se réorienter permettra notamment de se protéger — dans une certaine mesure — des tempêtes qui font souvent rage sur les marchés mondiaux de commodités, de limiter l’exposition éventuelle aux variations des taux de change et, ainsi, de réduire autant que faire se peut l’instabilité des revenus productifs. On ne saurait pourtant afficher un optimisme béat dans les vertus du libre-échange, car si les bénéfices sont, dans l’absolu, supérieurs aux inconvénients, les conditions pour que cet équilibre favorable soit atteint sont nombreuses. On ne peut, en particulier, oublier toute la spécificité du secteur agricole dès lors que la question de l’ouverture à la concurrence internationale est posée. L’Afrique importe une large part des produits agricoles qu’elle consomme, alors que certains pays du continent en sont également producteurs. L’abaissement des barrières tarifaires et non tarifaires devra donc permettre de stimuler leur production dans le contexte d’un marché élargi où la recherche d’économies d’échelle est facilitée. Si l’on prend l’exemple du coton, force est de constater que les importations de l’Égypte, le plus grand consommateur du continent, proviennent avant tout de Chine, d’Inde et de Grèce, de Turquie et du Pakistan, tandis que le Burkina Faso, le Bénin et le Soudan n’occupent respectivement que la sixième, huitième et dixième place de ce classement. Le potentiel de croissance est donc important pour ces derniers pays, mais ceci présuppose qu’ils puissent accroître sensiblement leur production et que la compétitivité prix et hors-prix de leur offre agricole soit assurée. C’est alors la question de l’industrialisation, et donc des gains de productivité, de l’agriculture africaine qui est posée. Bien que souhaitable, celle-ci n’est pourtant elle-même pas sans quelques zones d’ombre.

Quid de l’industrialisation ?

Il faut ainsi rappeler que l’amélioration du bien-être global des pays membres d’une ZLE repose sur l’hypothèse que l’accroissement de la compétition entre ces pays est bénéfique : l’ouverture commerciale favorise les entreprises les plus efficientes et condamne celles qui ne sont pas en mesure de répondre aux pressions concurrentielles nouvelles. Conformément aux théories de l’échange international, elle n’est, par ailleurs, pas sans influence sur les salaires des travailleurs, qualifiés ou non qualifiés. La recherche de gains de productivité via l’industrialisation peut donc être génératrice d’inégalités de salaires qu’elles soient intra et intersectorielles, d’inégalités de genre ou d’inégalités spatiales dès lors que les zones d’activités ainsi promues sont concentrées géographiquement. Ceci ne peut être oublié dans le cas de la ZLEC.

Quatre-vingt-un pour cent de la population du Niger se situe, à titre d’illustration, en zone rurale, tandis que le taux de pauvreté y atteint 44,5 % en mesure relative. Le pays est le premier producteur de millet du continent avec 3,8 millions de tonnes (Mt) produites en 2016. Le rendement de la production y est néanmoins particulièrement faible : 537 kg par hectare (ha) selon les dernières données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Il avoisine 850 kg/ha et 885 kg/ha au Burkina Faso et au Mali, et atteint 2 300 kg/ha en Éthiopie. Cette céréale n’est, à l’échelle du continent, pas aujourd’hui un produit d’exportation mais bien de subsistance. Quel serait cependant l’impact économique et social sur les producteurs nigériens d’une libéralisation et d’un accroissement des échanges qui se traduiraient, à terme, par une augmentation — saisonnière ou permanente — des importations de céréales étrangères moins onéreuses car provenant de nations bien plus productives ?

La nécessité de renforcer le capital humain

Dans un contexte où le renforcement de la sécurité alimentaire est une absolue nécessité, l’idée n’est naturellement pas de défendre un quelconque statu quo, mais de souligner que l’amélioration des gains de productivité ne se décrète pas, que la stimulation du progrès technique et la mutation sectorielle qui en découle passent par un renforcement du capital humain, et que les mesures d’accompagnement permettant notamment d’accroître l’inclusion des petits producteurs dans les chaînes de valeur internationales sont incontournables. Il s’agit également de rappeler qu’on ne peut espérer, à un échelon désagrégé, n’avoir que des gagnants au libre-échange. Ceci vaut entre pays mais également au sein de ceux-ci et n’est pas propre au domaine agricole. Le secteur aurifère africain voit, à titre d’exemple, coexister mines artisanales et mines industrielles et l’effacement éventuel des premières au profit des secondes ne serait pas sans conséquences économiques et sociales fortes. Ceci impose dès lors d’identifier de la façon la plus fine possible quels seraient les perdants de la ZLEC et, plus globalement, les inégalités qu’elle peut induire. Il conviendra alors de disposer des outils statistiques pour y parvenir, de mettre en place des mécanismes compensatoires permettant de gommer ces inégalités et de s’assurer qu’ils soient respectés. L’histoire des accords commerciaux démontre que tout ceci ne peut être considéré comme acquis.

Quelle demande cibler ?

S’il est évident que la ZLEC doit avoir pour première vocation de stimuler la demande africaine, il importe enfin de s’interroger la nature précise de la demande qu’il convient de cibler. On comprendra bien sûr que la demande finale, celle des consommateurs, est essentielle, mais celle des intrants productifs l’est tout autant dans le secteur des matières premières : l’offre de céréales pour l’alimentation animale, l’engrais pour la production agricole, l’énergie et les minerais pour la production de métaux : les exemples où les synergies, entre pays africains et en amont des filières, sont possibles ne manquent guère. C’est, en définitive, une stratégie transversale et systématique visant à exploiter les avantages comparatifs de l’ensemble des pays signataires de la ZLEC et, gageons-le, de la future union douanière qu’il convient de mettre en œuvre. Il s’agit d’une des conditions sine qua non permettant d’opérer, dans ce secteur des matières premières, l’industrialisation que le continent appelle de ses vœux.

Yves Jegourel, Maître de conférences à l’université de Bordeaux, directeur-adjoint de CyclOpe et Senior fellow à l’OCP Policy Center.

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