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Traitement du Covid-19 : Le choix à double tranchant de la chloroquine par l’Afrique

Malgré les précautions autour des protocoles thérapeutiques intégrant la chloroquine, des menaces subsistent à travers l’automédication et les faux médicaments.

La chloroquine est-elle la formule miracle pour guérir du Covid-19 ? Depuis l’annonce d’essais concluants pratiqués par le professeur Didier Raoult et son équipe à l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée à Marseille, le débat fait rage au sein de la communauté scientifique. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle, a appelé à plusieurs reprises à la prudence. En effet, pour ces scientifiques, les études de Marseille n’ont pas été menées selon les protocoles scientifiques standards, à savoir le tirage au sort des patients, médecins et patients ignorant qui reçoit le traitement, et des résultats publiés dans une revue scientifique avec un comité de lecture indépendant. En Afrique pourtant, de nombreux pays n’ont pas hésité. Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Maroc, Cameroun, Afrique du Sud, Togo… La liste des gouvernements ayant intégré la chloroquine à leur protocole thérapeutique est longue.

Au Sénégal, près de la moitié des personnes contaminées se sont déjà vu prescrire son dérivé, l’hydroxychloroquine, indiquait, le 26 mars, le professeur Moussa Seydi de l’hôpital de Fann à Dakar. Ce jeudi, il a confirmé à l’AFP ne pas regretter son choix. « En matière de science, la constatation seule ne suffit pas et il faut faire des recherches poussées avant de valider une attitude, a souligné le professeur sénégalais. Mais les résultats que nous avons constatés nous rassurent et rassurent toute mon équipe, et nous allons continuer dans ce sens. » En République démocratique du Congo (RDC), le président Félix Tshisekedi a même déclaré, la semaine dernière, qu’il était « urgent » de produire la chloroquine « en quantité industrielle ».

Un médicament bien connu en Afrique

Comment expliquer un tel engouement africain ? « Lorsqu’on ne possède pas de remède immédiat et que les résultats biologiques sont là, l’instinct de survie prime », affirme Franck Ale, épidémiologiste pour Médecins sans frontières (MSF). Pour Alice Desclaux, anthropologue de la santé à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au Sénégal, « la grande familiarité de l’Afrique pour ce médicament » peut motiver ce choix. Largement prescrite en traitement contre le paludisme, la chloroquine est une « molécule que l’on connaît bien sur le continent et qui a fait ses preuves ».

« Son goût amer, gage d’efficacité dans certaines communautés, rappelle à beaucoup les remèdes traditionnels, explique-t-elle. Surtout, en temps de pandémie, on se focalise, peut-être trop, sur le traitement. Alors que, au contraire, un vaccin va susciter de la méfiance. Il y a une pression des médias et de la population pour trouver des solutions. Alors, les politiques, pour conserver la cohésion sociale indispensable en temps de crise, répondent. » Problème, la chloroquine, largement utilisée dans les années 1980, a peu à peu déserté les officines dans les années 1990. Le personnel médical la recommande de moins en moins, après avoir observé des résistances chez les patients. La molécule tombe alors dans le marché informel, envahi par les faux médicaments.

Les dangers de la « fausse chloroquine »

Dans certains États africains, les médicaments contrefaits représentent entre 30 et 60 % des produits médicaux, estime l’OMS. Ils seraient même responsables de plus de 100 000 morts par an en Afrique. Dans ce contexte, l’aval de la plupart des gouvernements africains pour la chloroquine est une menace pour la santé des populations qui pensent se soigner en se procurant la fameuse molécule sur les marchés. « Ce qui est dangereux, c’est que la plupart de ces médicaments n’ont pas de principes actifs, alors que les gens pensent se soigner en les prenant, assure Franck Ale. Au mieux, ces produits n’ont aucune répercussion sur la santé du patient. Mais, dans certains cas, ils peuvent être très toxiques, voire mortels. C’est un marché immense, qui échappe parfois au contrôle des États. »

Autre les dangers liés au marché informel, c’est l’efficacité même de la chloroquine qui inquiète Alice Desclaux. « Les essais cliniques pratiqués en ce moment en Afrique suscitent beaucoup d’espoir. Mais j’ai peur que la déception soit au rendez-vous, affirme-t-elle. Pour trouver un traitement contre le VIH et le paludisme, l’optimisme a souvent côtoyé la désillusion. Pour obtenir un traitement vraiment efficace, il a fallu des années d’études cliniques. »

Cogetra
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