Perspectives

Traitement des déchets : « Les déchets en Afrique subsaharienne, c’est toute une histoire »

Quel sort est réservé à nos déchets ? Plus que jamais, il y a lieu de réfléchir à leur valorisation dans des stratégies adaptées aux réalités africaines et s’intégrant dans une logique de gestion globale et durable.

Le déchet, nouveau levier de développement économique et social en Afrique, dans la mouvance de la mondialisation, est une base fondamentale, ce que d’aucuns appellent la nouvelle économie circulaire, génératrice de nouveaux métiers, de nouvelles formations spécialisées, de nouvelles industries et créatrice d’emplois rémunérateurs durables et de richesses solidaires. Cependant, sa gestion telle qu’on l’observe sur le continent, notamment en Afrique subsaharienne, fortement dépendante de la bureaucratie et de la perception étriquée que beaucoup ont de la question, reste discutable et le sera pour longtemps encore si des correctifs ne sont pas apportés pour remédier la méthodologie et certaines des approches, entre autres, conceptuelles administratives, fiscales, sociétales, qui à nos yeux sont beaucoup plus préjudiciables et problématiques à la collectivité. C’est la raison pour laquelle nous appelons de nos vœux les États et les collectivités territoriales à entreprendre une véritable démarche transversale public/privé, devant aider à définir en concertation avec les pouvoirs publics les acteurs de la « filière déchet » et la collectivité, les contours et les stratégies les plus appropriées pour mieux préserver l’environnement global des populations aussi bien urbaines, péri-urbaines que rurales et villageoises, prises toutes dans leurs diverses composantes (entreprises, ménages, administrations, enfants jeunes, femmes, personnes âgées, etc.), toutes premières victimes des déchets qu’elles produisent et auteures de la dégradation de leur propre écosystème et de perte de leur qualité de vie.

Certes, nous nous gardons de généraliser les cas, mais, face à l’acuité de la question environnementale et son corollaire sur la santé surtout des plus précaires et sur la salubrité publique devant les décharges au cœur de nos territoires, force est de constater que la gestion rationnelle et responsable des déchets souffre d’un réel manque d’une certaine attention. Celle-ci devrait être soutenue par des mesures et actions concrètes et pérennes prenant suffisamment en compte les paramètres socio-psychologiques locaux à la place des postures auxquelles les acteurs de la filière, pratiquement livrés à leur seule volonté d’agir dans un cadre pourtant d’utilité publique, restent confrontés tant les contraintes, le plus souvent artificielles, les inconsidérations, la méconnaissance du secteur sont fortes et poussent parfois à l’abandon.

Un certain état d’esprit prévaut

À titre d’illustration, je vous livre trois anecdotes assez symptomatiques de l’état d’esprit qu’ont certains de la notion du déchet…

En 2012, nous démarrions dans un garage du quartier où j’ai grandi à Lomé, l’aventure AGR. Avec mes premiers collaborateurs, en bleu de travail, nous collections quotidiennement des sacs de papiers pour les trier quand, un matin, un ami d’enfance m’interpella et me dit sur un ton humoristique, ô combien révélateur : « Mon frère, qu’est-ce qui se passe ? Tu as dû subir un traumatisme en Europe, pour devoir venir au pays collecter des déchets, au lieu de conduire de belles voitures comme les autres qui rentrent… »

Deuxième anecdote. Un chef d’entreprise à qui j’étais venu proposer une solution de valorisation de ses déchets, décide enfin après quelques heures d’attente, de me recevoir. Au bout de deux minutes, il m’interrompt estimant que mes interlocuteurs ne pouvaient être des patrons, mais les agents de nettoyage et au mieux les chefs d’ateliers…

La troisième anecdote a pour cadre le ministère de l’Environnement à qui je faisais part des difficultés douanières, fiscales et réglementaires, liées à une activité comme la nôtre. Voilà ce qu’il m’a dit : « Si nous accédons à votre demande, vous serez un manque à gagner pour l’État et si cela doit être envisagé, il vous faudra prouver, comment avec le déchet vous apportez un plus au pays. » À l’époque, nous venions d’exporter près de 700 tonnes de déchets recyclables, vers l’Europe avec 11 emplois créés.

Ces 3 cas, parmi d’autres, traduisent aisément l’absence de perception réelle des paramètres psychologiques et du contexte sociologique local que les politiques environnementales africaines devraient en priorité prendre en compte. Et pour s’adapter aux réalités locales, notamment pour le cas spécifique de la gestion de déchet, en rappelant que contrairement à la tendance qui, selon bon nombre de rapports d’experts, veut que l’an zéro du déchet ou de la problématique de gestion des déchets se situe seulement à l’époque de l’accession de nos États à l’indépendance comme si les traditions culturelles étaient aussi parties en fumée dans la souffrance des mémoires. C’est pourquoi je voudrais rappeler à ceux qui veulent toujours penser à notre place que dans nos cultures africaines, le déchet n’est pas seulement ce qui doit être jeté… il est aussi un sujet soumis à différentes considérations méconnues…

L’on dit souvent que, pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. C’est pourquoi il me paraît important de faire la lumière sur le rôle majeur du dépotoir, ancêtre de la décharge, et le rôle hautement important qu’il jouait dans la société qui s’est toujours organisée autour des cours et des marchés. Il nous faut, pour le comprendre, retourner au microcosme du village qui nous instruit que bien avant la pénétration des explorateurs européens sur notre continent, suivie de la colonisation puis des indépendances et de l’urbanisation de nos villes, le dépotoir n’avait pas d’aspect nocif et le recyclage n’avait rien de révolutionnaire.

La fonction première du dépotoir était, certes, d’être le lieu des dépôts de déchets ménagers, de divers débris, alimentaires, d’ossements, de restes d’animaux, de déchets végétaux, de bris de poteries, etc. À ces genres de déchets viennent s’ajouter les déchets pathologiques, psychologiques, spirituels et les symbolismes de la dualité et des quatre éléments : l’air, l’eau, la terre et le feu, comme dans la cérémonie du nouveau-né par exemple. Il était aussi le lieu de sacrifices, de rituels de guérison pour les populations.

Le textile récupéré était par exemple recyclé pour la confection de langes pour les nourrissons, des serviettes périodiques ou encore des mèches pour les lampions à pétrole. Quant aux animaux domestiques et d’élevage, ils assuraient sur les lieux la fonction d’éboueurs, et les restes qu’ils laissaient étaient destinés à être carbonisés pour entrer dans la préparation de cendres rituelles pour des scarifications et autres protections. La pharmacopée et la phytothérapie empruntaient également des éléments du dépotoir.

Cette organisation de fait met en exergue un modèle circulaire et écologique avec une interdépendance entre l’homme, le dépotoir et les rituels d’une part et l’ambivalence de la valeur du dépotoir pour l’homme d’autre part. À titre d’exemple au Togo, chez les peuples du sud, particulièrement les Mina et les Guin, la notion de déchet est très présente culturellement et le rapport au déchet très marqué. Aucune journée ne commence et ne se termine sans le balayage à l’intérieur et à l’extérieur de la maison. On ne balaie jamais de la cour vers les chambres et on ne balaie jamais de l’extérieur de la maison vers l’intérieur pour symboliser le fait qu’on ne peut ramener le mal pathologique et spirituel laissé sur le dépotoir à la maison. De façon analogique, nous pouvons parler de la « mal mort », ceux frappés par une mort brutale (accident, épidémie, suicide, noyade, assassinat…) sont toujours enterrés en dehors du village et non dans le cimetière communautaire.

Aussi, le déchet contenu dans la poubelle ne passait pas la nuit à l’intérieur des maisons. Une fois par an, à l’aube de la nouvelle année, tout le village était balayé et débarrassé de ses déchets pour symboliser la culture du renvoi du vieux pour accueillir le neuf, c’est-à-dire l’année nouvelle. Le dépotoir était donc, au moins symboliquement, un lieu de purification où l’on se débarrasse de tout ce qui peut porter atteinte au sacré, à la terre et à l’homme. Ce qui nous ramène à une approche cosmo-théandrique, une symbiose parfaite entre les saisons ou les cycles, le Divin et l’Homme. C’est ainsi qu’Il nous est rapporté que dans les années 90, des habitants du quartier de Bè, la communauté autochtone et fondatrice de la ville de Lomé, capitale du Togo, ont été opposés à la construction d’un centre culturel en lieu et place de leur décharge qui, pour elle, était le lieu où la population se débarrassait de ses diverses souillures.

Du microcosme du village au macrocosme de la ville

Vers le début du XXe siècle, le dépotoir perd « son privilège anthropologique » et sa notion dans sa forme originelle sous l’effet de l’urbanisation et de l’électrification tout en gardant une utilité pour l’assainissement des ménages qui y déversent leurs déchets, tandis que les populations défavorisées en ont fait un lieu d’aisance. C’est donc à la mesure de l’urbanisation, de l’industrialisation et des déplacements des populations vers les villes générant des modes nouveaux de consommation et de production que le dépotoir devient décharge. Dès lors la problématique du ramassage et du stockage des déchets se pose véritablement et devient pour la collectivité une préoccupation de plus en plus grande en l’absence de moyens de gestion durable qui, pour réduire les tas d’immondices qui s’amoncelaient, recourent à défaut à d’autres issues, aux incinérations sources d’intoxication, de pollution et de propagation de maladies pulmonaires.

Dans l’incapacité, faute de moyens conséquents, de prévenir les risques inhérents à ce phénomène de décharge de plus en plus grandissant et auquel les services publics ne pouvaient véritablement répondre, des jeunes au chômage, au demeurant des diplômés sans emploi dans une démarche résiliente, pour se donner du travail, ont pris l’initiative de se regrouper par quartier pour organiser la collecte et le financement de la filière par les ménages et soutenus par des institutions de coopération bi et multilatérales bailleurs de fonds d’accompagnement en vue de les structurer à terme en de petites ou mini entreprises de collecte de déchets.

Au lieu d’encourager ces jeunes qui y trouvaient déjà une porte de sortie de crise, des forces obscures, saisissant cette nouvelle donne, se sont mises en mouvement dans la plupart des villes concernées pour reprendre à leur compte leurs initiatives, tout en sacrifiant cette démarche qui conciliait la création d’une chaîne de valeur autour de l’emploi des jeunes, l’assainissement, la formalisation d’un secteur informel qui reste à ce jour le secteur le plus structuré dans l’économie du recyclage en Afrique.

« Refuser d’investir dans la jeunesse, c’est accepter d’anéantir l’avenir », disait Mme Béatrice Attalah, ancienne ministre des Affaires étrangères malgache à la dernière conférence des OING et OSC à Antananarivo en novembre 2016. C’est cet avenir que ces forces soutenues dans les sphères des pouvoirs publics ont accepté d’anéantir avec des conséquences présentées aujourd’hui comme un fait nouveau induit par les projections de l’urbanisation et de la démographie à l’horizon 2050.

Le processus de gestion des déchets appelle désormais à toute une chaîne de valeur autour du tri, de la valorisation et du traitement, qui apporte des réponses aux problématiques liées au sous-emploi, à la précarité, à la santé publique et à la protection de l’environnement et la prise en compte de la dimension culturelle, à l’heure où le déchet représente dans nos territoires un levier de développement important pour le continent et pour lequel le philosophe togolais de renommé, le professeur Magloire Kwakuvi, dans nos échanges interroge la conscience collective : « Comment faire cette reconversion pour garder la place des déchets dans notre anthropologie culturelle ? »

Edem d’Almeida, Expert en gestion et valorisation de déchets, Directeur fondateur de la société « Africa Global Recycling (AGR) » au Togo, lauréat 2016 du Prix international de la Francophonie pour la jeunesse et les emplois verts.

Cogetra
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