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Togo : enseignement supérieur, le business en or des instituts privés

Encore balbutiant dans les années 90, l’enseignement supérieur privé togolais n’a commencé à prendre véritablement ses marques qu’en 2000, pour finalement s’imposer dix années plus tard, face à un enseignement public supérieur, démuni, sclérosé, et en total déphasage par rapport aux besoins d’un marché de travail, en pleine mutation.

Depuis, les écoles, instituts et universités privés, offrant différentes filières et formations aux bacheliers et étudiants, se sont multipliés dans le pays. C’est le boom ou le business de l’enseignement supérieur, avec un marché estimé aujourd’hui à près de 50.000 candidats potentiels, devenus la proie de promoteurs, souvent plus soucieux de la rentabilité de leurs investissements, que de la qualité des enseignements dispensés.

 Le Bac et le marché de travail

Chaque année, ils sont quelques 10.000 nouveaux bacheliers, sortis des enseignements général et technique togolais, à frapper aux portes des institutions universitaires, pour s’inscrire dans des filières supposées leur garantir, des chances d’accès au marché de travail.

Il est bien loin en effet, le temps où, votre BAC  en poche, vous étiez assuré d’avoir une place dans le privé, ou à défaut, dans l’administration publique.

Depuis les années 80, les choses se sont compliquées, avec un pays en proie à d’énormes difficultés économiques, essentiellement dues à une situation d’endettement excessif, devenue insoutenable avec la chute brutale des cours des matières premières, dont dépendaient pour une large part les recettes publiques.

L’Etat, premier employeur du pays, ne pouvait plus se permettre de continuer à recruter à tour de bras, ayant  déjà de la peine à faire face à la masse salariale de la fonction publique, devenue trop pesante.

Parallèlement dans le privé, la situation n’était guère meilleure, plusieurs de ses entreprises, dépendant de l’Etat, leur premier partenaire économique.

Asphyxiées, à bout de souffle, partout c’était par la cure d’amaigrissement, synonyme de réduction des effectifs.

L’âge d’or du BAC venait ainsi de prendre fin. Désormais pour être recruté, il faut avoir un BAC+, une qualification plus avancée, et plus pointue. Sans bien sûr oublier, la nécessaire expérience professionnelle.

De la nécessité d’une meilleure qualification aujourd’hui

Face à une situation de quasi faillite, l’Etat, plus préoccupé par sa survie que par une refondation de ses organes et appendices, va tout simplement se désengager, laissant partout,  la situation se dégrader.

L’enseignement supérieur public, moins outillé face à la nouvelle donne, incapable de se remettre en cause, et encore moins de se refonder, va continuer à former pour des diplômes, le plus souvent sans lendemain, parce qu’éloignés des besoins du marché de travail.

Seul à avoir pris la mesure des choses, l’enseignement supérieur privé, qui très rapidement, va adapter son offre à la demande, et en quantité.

Pour des milliers d’étudiants, des parents désemparés, aux ressources limitées par rapport aux seules perspectives de formation supérieure à l’étranger, les offres locales d’un enseignement supérieur privé, étaient toutes les bienvenues.

Et pour répondre à ces demandes, des besoins en formation supérieure, plusieurs écoles, instituts et universités privés vont se créer et se multiplier, en l’espace d’une décennie.

Rien que dans l’enseignement supérieur privé, ils sont aujourd’hui plus d’une soixantaine, Ecoles, Instituts et Universités, à former aux diplômes post-baccalauréat. La plupart formant pour le BTS, la Licence professionnelle et le Master, voire le Doctorat.

Quant aux filières les plus prisées, l’on compte les formations aux métiers du commerce, de la communication, de la publicité, du marketing, du secrétariat, de la gestion, de la banque, de l’assurance, et de l’informatique.

Des formations souvent aux coûts exorbitants

Au début des années 2000, la formation post-bac dans l’enseignement supérieur privé, était encore à la portée d’un cadre moyen togolais. Mais très vite, les tarifs vont exploser.

Pour le citoyen moyen, les coûts aujourd’hui pratiqués dans ces écoles, Instituts, et Universités, sont devenus si prohibitifs, qu’ils donnent le vertige.

Rien qu’en BTS (Brevet de Technicien Supérieur), une formation dispensée sur 2 années, les frais de scolarités cumulés vont de 600.000 à 1.200.000 FCFA, suivant les établissements.

Quant à la licence, dont la scolarité ne dure qu’une année, les frais vont de 500.000 à 900.000 FCFA.

Ce cap passé, et si l’envie vous prend de vous inscrire pour le Master 1 et 2, qui exigent deux années de scolarité, les frais vont de 1.500.000 FCFA à 2.000.000 FCFA.

Des sommes totalement hors de portée des parents et étudiants togolais, obligés de se saigner, et parfois de s’endetter, pour arriver à liquider des frais de scolarité, qui continuent de flamber.

Ainsi, pour de nombreux foyers togolais, préoccupés par l’avenir de leurs enfants, au moins 50% des ressources du ménage, sont chaque année, investis dans la formation. Une situation pour le moins intenable, par rapport aux charges des familles qui s’y engagent.

Des fomations dont la qualité souvent pose problèmes

Revers de la médaille, l’offre foisonnante et onéreuse des Ecoles, Instituts et Universités privés togolais, n’est pas toujours synonyme de qualité. La démission de l’Etat, l’absence de rigueur et de contrôles réguliers, ont vite fait, une fois encore, de laisser la situation se dégrader ; au sens propre comme au figuré.

Dans de nombreux cas, quand ce ne sont pas les infrastructures et le matériel qui ne sont pas à la hauteur, ce sont plutôt la qualité des programmes et la qualité de l’enseignement qui posent problèmes.

« La logique économique est tellement présente partout et à tous les niveaux, que la qualité de l’enseignement ne peut que s’en ressentir », confie cet enseignant vacataire. Et de donner des exemples.

D’abord au niveau de l’admission. Dans tous ces établissements privés, calqués sur les modèles européens, pour être admis dans une filière, l’étudiant-candidat doit avoir été présélectionné après étude de dossiers, et passer des épreuves écrites et orales, sanctionnées par de bonnes notes. Et, ce n’est qu’une fois l’admission prononcée, que l’étudiant pourra régulièrement s’inscrire et payer sa scolarité. Les places disponibles étant comptées.

Seulement, dans la pratique, les choses sont tout autres. Dans la réalité, il s’agit plus d’inscrire le maximum d’étudiants prêts à payer leur scolarité, qu’à juger réellement de leurs aptitudes.

Et pour cela, tous les établissements se sont mis aujourd’hui aux concours de bourse, supposés juger des aptitudes des candidats, dont les plus méritants se verront octroyés des bourses, des réductions sur les frais de scolarité, pouvant aller de 30 à 50%. Seulement, dans la réalité, il s’agit plus de doper les inscriptions, en attirant par ce biais, le maximum de candidats.

Ensuite et sur un tout autre plan, la logique économique,  une fois encore va primer. Il s’agit cette fois-ci, du recrutement du corps enseignant.

Dans le milieu, il se raconte, que généralement, pour obtenir leur agrément, en satisfaisant à cette condition majeure, il suffit aux promoteurs, de présenter une liste d’enseignants de niveau, avec des années d’expériences, et le tour est joué. La suite, tout le monde la connait. Il s’agit d’aller chercher des diplômés en licence, et dans le meilleur des cas, en Master 1, pour venir assurer la formation des étudiants en BTS, et pour les étudiants en Licence, faire appel aux diplômés en Master 1 et 2, pour peu qu’ils aient 2 ou 3 années d’expériences dans leur emploi.

Une pratique qui à la fin, déteint naturellement sur la qualité, aussi bien de l’encadrement que des cours dispensés.

Autre problème, l’effectif parfois pléthorique dans certaines salles de cours, ne permettant pas un meilleur encadrement.

Autant de problèmes, autant de laisser-aller, qui mis bout à bout, depuis quelques années, ont commencé à impacter sérieusement sur la qualité de l’enseignement dans le supérieur privé, et partant aux examens de fin d’année.

Ainsi par exemple, sur les examens de BTS de l’année 2018-2019, sur 3246 candidats répartis dans 32 filières, seulement 1606 candidats ont été déclarés admis ou admissibles. Soit, un taux de réussite de 49,47%.

Et encore, grâce aux meilleurs taux de réussite notés dans les petits établissements, ayant de faibles effectifs. Tous les majors présentant des inscrits, dont le nombre oscille entre 150 et 400 candidats, n’ont dans leur majorité, pas dépassé le seuil de 45% de réussite.

Mieux, certains ont brillé par la faiblesse de leur taux d’admis. De quoi rappeler à l’Etat, son rôle régalien, pour un meilleur contrôle du fonctionnement de ces Ecoles, Instituts, et Universités privés, pour une qualité d’enseignement à la hauteur des sacrifices, que font tous les ans, parents et étudiants.

Cogetra
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