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Célébration du 1er Mai au Togo : Fête d’entreprise ou fête du travail ?

Si à l’origine, le 1ermai fut une journée de grève ou de revendication pour la réduction de la durée de travail dans le monde, en partant des manifestations de Chicago (aux Etats-Unis, en 1886), cette date s’est progressivement transformée au fil du temps, en une simple journée fériée, dédiée à la «Fête du travail». Dans les pays francophones, et au Togo notamment, la récupération patronale a été si subtile, au point où les travailleurs (devant la magnanimité des patrons, qui leur offrent réceptions et autres gadgets à l’occasion) font de la présentation de leurs doléances et revendications, une simple formalité… pour vite passer à la table de la «Fête du travail».

Ainsi ce lundi 1er mai, les travailleurs togolais, regroupés au sein de différents syndicats, ont encore défilé dans les rues de Lomé, en partant du carrefour Tokoin Ramco, pour chuter au Palais des Congrès de Lomé, où les attendaient le Premier ministre, les membres du gouvernement, et le Conseil national du patronat, pour in fine, recevoir leur cahier de doléances. Après avoir boudé il y a quelques années, cette traditionnelle cérémonie de remise de cahier de doléances au Gouvernement, en raison de la non-satisfaction de leurs revendications essentielles, les Organisations syndicales ont renoué il y a un an, avec cette pratique. Seulement, cette année, et aussi bizarre que cela puisse paraître, il y a pas eu de cahier de doléances à remettre. Le gouvernement a été simplement renvoyé au cahier de l’année dernière, et aux points de revendications de la plateforme, toujours présente sur sa table, et toujours objet de nouvelles et âpres discussions, et depuis des mois. Ainsi, après avoir satisfait à ce cérémonial de pure forme, les syndicalistes ont ensuite rejoint leur base respective, pour le partage du repas du 1er mai. Une occasion de grandes réjouissances fugaces pour la plupart des travailleurs…

La fête au lieu de la commémoration

Au Togo, la fête du 1er mai, et depuis bien longtemps, est devenue une occasion de «grandes orgies» dans le monde du travail. Cette journée est attendue par nombre de travailleurs comme, la grande et unique occasion annuelle, où tous les excès de table sont permis ! En ce jour, les pique-niques et les réjouissances s’organisent dans tous les services et administrations, voire chez les travailleurs libéraux. Interrogé sur les raisons de la grande liesse de ce jour, un employé (d’une usne de fabrication de matières plastiques, installée dans la Zone franche togolaise) de répondre : «Après tant de jours de dur labeur, nous avons le droit de nous réjouir en ce jour, loin des bruits de nos usines». Chose somme toute normale, mais assez éloignée des raisons de la consécration de cette date, sur le plan international. Par ailleurs, outre les travailleurs du secteur formel et des Administrations publiques, qui s’offrent de grands déjeuners dans des restaurants huppés ou servis dans leurs locaux, par des services traiteurs aux chefs étoilés, ce sont les travailleurs de l’informel, qui se font les plus remarquer à l’occasion. Notamment les coiffeuses, coiffeurs, couturières et couturiers, et autres conducteurs de taxi-motos, qui marquent la journée par des défilés multicolores, des occupations de bars, places de fêtes, espaces publics, pour les réjouissances, s’étendant souvent aux plages. Quelles revendications et doléances concrètes ces acteurs du secteur informel, communément appelés «particuliers», ont-ils brandi et devant qui? La question mérite d’être posée, d’autant plus qu’elle ne vise pas à dénier à ces acteurs leur qualité de travailleurs à part entière, et donc en droit de célébrer cette «Fête», mais juste de rappeler, que le 1er mai reste et demeure, une journée de célébration des «droits » du travail.

Une fête financée par les patrons

Hormis ces travailleurs du secteur informel, évoqué précédemment, et qui financent à leurs frais, leur fête du travail, la plupart des autres employés, surtout du formel, public comme privé, se voient offrir des réceptions par l’employeur. C’est ainsi que dans certains services, entreprises et administrations, des lignes budgétaires prévues à cette fin sont débloquées au moment venu. Et il n’est pas rare de voir des travailleurs, et parfois des responsables syndicaux, réclamer ouvertement ce soutien de leur employeur. Une pratique qui contraste avec l’esprit de lutte syndicale, que revêt cette date. Ces contributions financières, ou soutiens matériels à cette célébration du 1er mai, les employeurs s’y adonnent avec élégance, et avec un désintéressement mesquin. L’objectif étant de rendre joyeux, le plus possible, le travailleur à cette occasion, pour qu’il ne fasse pas de cette célébration, une journée de revendication. En s’employant à présenter une face de patron magnanime, préoccupé par le bien-être de ses employés, l’employeur s’assure ainsi de désamorcer en amont, toute vélléité de revendications.

Comment les employeurs ont-ils réussi cette récupération au Togo?

La récupération du 1er mai par les employeurs et surtout par les gouvernements ne date pas d’aujourd’hui. Si ailleurs comme en France, le patronata tenté en 1941 de faire du 1er mai la “Fête du travail et de la concordesociale” voulue par le régime corporatiste de Vichy qui voulait nier la confrontation patrons/salariés, il ne réussit cependant pas à détourner ces derniers de leur lutte. Des années plus tard, ce ne sont ni le Front national de Jean-Marie Le Pen en 1988 ni l’UMP avec Nicolas Sarkozy en 2012 qui réussiront. Au Togo par contre, le régime parti-Etat que le pays a connu à partir de 1970 jusqu’en 1990, et qui a fondu toutes les Organisations syndicales dans une seule Centrale (aile marchante du RPT, parti au pouvoir), a plutôt mieux réussi la récupération du 1er mai. En effet, sous cette seule et unique Confédération nationale des travailleurs du Togo (CNTT), la lutte syndicale s’est vue phagocytée par les mouvements politiques.  De ce fait, le régime en place, dans le but de contenir au maximum les travailleurs dans leurs rangs et éviter tout débordement sur le terrain politique, n’hésitait pas à alimenter les caisses de la Confédération, et à offrir à l’occasion des 1er mai, déjeuners, buffets, t-shirts, gadgets et autres avantages aux travailleurs !! Ayant pris goût à ces grandes orgies aux frais du parti-unique, les travailleurs ont, avec le temps, perdu le vrai sens de la commémoration de cette date. Une pratique que même la renaissance syndicale des années 1990, n’a pas encore réussi à changer chez les travailleurs. Quant aux employeurs du secteur privé, qui ont vite compris les avantages à tirer, en finançant la célébration du 1er mai à leurs employés, ont depuis, eux aussi, adopté cette approche, bien plus arrangeant…

Cogetra
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