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Ces présidents africains qui préfèrent se faire soigner à l’étranger…

Les dirigeants algérien et gabonais sont les exemples les plus récents d’une pratique très répandue parmi les responsables politiques africains. Elle atteste non seulement du peu de confiance qu’ils ont en leur système de santé national, mais aussi d’une certaine “légèreté” géopolitique.

La teneur du bulletin de santé d’un chef de l’Etat est une information sensible. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui refusent de la partager avec leurs concitoyens. Manifestants et journalistes ont été arrêtés au Gabon quand ils ont abordé la question après l’accident vasculaire dont a été victime le président Ali Bongo Ondimba en Arabie Saoudite.

C’est seulement après des mois de spéculations et sous la pression de la rue que le président algérien Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, revenu quelques heures plus tôt de Suisse, où il était hospitalisé, reconnaîtra le 11 mars 2019 que son état de santé ne lui permet pas de briguer un cinquième mandat.

Une information dont disposait certainement ses différents médecins suisses ou français. Le chef de l’Etat algérien ayant été également traité dans l’Hexagone.

Depuis les indépendances, la santé de nombreux dirigeants africains n’est jamais restée une affaire domestique parce qu’ils se sont souvent fait soigner à l’extérieur de leur pays. Certains ont même trouvé la mort dans l’avion qui les évacuait. A l’instar de l’ancien président togolais, le général Gnassingbé Eyadéma, “frappé par une crise cardiaque qui lui aurait été fatale lors de ‘son évacuation vers l’Europe’, précise un communiqué lu à la radio nationale et qui situe le décès dans la matinée du samedi 5 février 2005″, rapportait RFI.

La démarche s’est tellement systématisée que même en cas d’urgence, il semble qu’il n’y ait pas d’autre choix que d’organiser une évacuation sanitaire. Ainsi, après avoir été blessé par balle, le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz est opéré, puis évacué en France en 2012. Son homologue zambien, Levy Mwanawasa, est décédé le 19 août 2008 à l’hôpital Percy de Clamart (Hauts-de-Seine), où il avait été transféré après avoir fait une attaque cérébrale en Egypte durant le sommet de l’Union africaine.

Faiblesse géopolitique

Cette propension à confier sa santé à un autre Etat peut devenir une redoutable arme géopolitique au service du pays hôte, surtout quand celui-ci est une ancienne puissance coloniale. Dans leur film diffusé sur France 3 en 2018, Le Val-de-Grâce, l’hôpital de la République, les documentaristes Caroline Fontaine et Nicolas Glimois démontrent ainsi comment Jacques Foccart, éternel “Monsieur Afrique” de Charles de Gaulle à Jacques Chirac, va installer “un ami” de la France à la tête du Gabon à la fin des années 60.

Le premier président gabonais, Léon Mba, est malade. Il souffre d’un cancer de la prostate et se fait soigner à Paris. L’Elysée va profiter de son hospitalisation pour lui conseiller d’amender la Constitution gabonaise qui va désormais prévoir un poste de vice-président. Ce dernier étant le successeur naturel du président élu. Paris s’assure ainsi que si la maladie l’emporte, ce sera toujours un homme proche de la France qui dirigera ce pays, où le groupe français Elf exploite le pétrole. Le choix se porte sur Albert Bongo, qui deviendra Omar Bongo après sa conversion à l’islam.

En novembre 1967, à la mort de Léon Mba, le vice-président accède à la magistrature suprême. “La diplomatie médicale théorisée par Foccart permettra à la France du général de Gaulle, puis de tous ses successeurs, de se sentir au Gabon comme chez elle pour les quarante ans à venir”, résume-t-on dans le documentaire.

Omar Bongo, lui, ne voudra pas se faire soigner en France. Dans un article du Monde publié en 2009, Robert Bourgi, “dauphin” de Jacques Foccart, affirmait que le président gabonais ne souhaitait pas être traité en France, parce qu’il fuyait la presse française. “Je suis malheureux depuis la mort de ‘maman Edith’ (l’épouse d’Omar Bongo, décédée le 14 mars 2009)“, avait-il confié à Robert Bourgi, selon le quotidien français. “Mais ce qui me fait le plus de mal, c’est que je n’ai même plus envie d’aller en France, qui est pourtant mon deuxième pays, à cause de tous vos médias qui me harcèlent avec ces histoires (affaire des biens mal acquis, NDLR) que l’on me fait.”

C’est en Espagne, à Barcelone, qu’Omar Bongo sera soigné pour un cancer des intestins en phase terminale. Il y décèdera à l’âge de 73 ans en juin 2009.

Une affaire de gros sous 

Se faire soigner à l’extérieur de son pays ne relève pas que de la géopolitique. C’est aussi une question économique notamment quand on est considéré comme un pays pauvre. En 2017, le président nigérian Muhammadu Buhari s’était rendu deux fois à Londres, en Grande-Bretagne, pour des soins médicaux. L’un de ses séjours avait duré trois mois. Au grand dam des Nigérians, qui s’étaient interrogés sur le coût des soins de leur chef d’Etat pour le contribuable.

(“Ekabo (bienvenue en yorouba)! Montrez-vous donc présidentiel, dites-nous combien il nous a coûté de vous garder à Londres plus de 100 jours. Continuerez-vous à percevoir salaires et défraiements ?”)

“Par exemple, le coût du stationnement de l’avion de Buhari pendant son séjour de trois mois à Londres est estimé à 360 000 livres sterling (environ 420 000 euros)”, expliquait alors l’universitaire Tahiru Azaaviele Liedong dans un articlé publié par The Conversation. “Ce qui équivaut à environ 0,07% du budget alloué à la santé au Nigeria qui est de 304 milliards de nairas cette année (en 2017, soit plus de 742 millions d’euros, NDLR). Et il aurait eu beaucoup d’autres frais plus lourds engagés pendant son séjour.”

Infrastructures hospitalières en mauvais état

L’avocat nigérian Femi Falana, dont les propos ont été repris par le journal nigérian The Daily Post en mai 2018, est sur la même longueur d’ondes. “Il y a quelques années, j’ai été obligé de saisir les tribunaux afin d’empêcher que les personnes qui ont une fonction publique partent à l’étranger pour se faire soigner sur les deniers publics. Même si le tribunal a déclaré que je n’avais pas de locus standi (la capacité de porter l’affaire devant les tribunaux), l’affaire est en appel. Nous devons parvenir à obtenir que si vous occupez une fonction publique au Nigeria, vous ne pouvez pas aller à l’étranger pour suivre un traitement médical (et) vous ne pouvez pas éduquer vos enfants à l’étranger. Si nous n’y parvenons pas, nous ne occuperons (jamais) de nos hôpitaux, ni de nos écoles.” D’autant que les populations doivent, elles, se contenter d’infrastructures en piteux état.

Selon les dernières statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Nigeria comptait cinq lits pour 10 000 habitants en 2004. Plus largement, en Afrique subsaharienne, toujours selon l’OMS, “on enregistre en moyenne seulement deux médecins et 15,5 lits d’hôpital pour 10 000 personnes”. 

Contrairement au Nigeria, l’Ouganda compte interdire à ses ministres et députés d’aller à l’étranger pour des procédures médicales dès l’ouverture au public d’un hôpital de pointe en Ouganda. Sa livraison est annoncée en 2020. En attendant, rapporte RFI, le président ougandais Yoweri Museveni “multiplie (…) les visites-surprises” dans les établissements hospitaliers pour vérifier qu’ils sont fonctionnels.

Pour l’avocat Femi Falana, être en mesure de soigner ses ressortissants est une question de fierté nationale. “J’estime que ces séjours médicaux du chef de l’Etat et des plus nantis exposent notre pays au ridicule. Nous ne pouvons pas justifier qu’un pays comme le nôtre, qui dispose d’énormes ressources, ne puisse pas se doter de quelques hôpitaux qui permettent à tous d’être soignés au Nigeria.”

“Nous devons en avoir honte”

Une opinion partagée par le ministre de la Santé sud-africain, Aaron Motsoaledi, connu également pour ses sorties xénophobes. “Je l’ai déjà dit et je le répète : nous sommes le seul continent dont les dirigeants recourent à des services médicaux hors du continent, hors de notre territoire”, a-t-il déclaré, cité par le journal  zimbabwéen NewsDay en août 207. “Nous devons en avoir honte. C’est ce qu’on appelle du tourisme sanitaire”, a-t-il lancé lors d’une rencontre régionale sur la santé organisée par l’OMS au Zimbabwe.

Le responsable sud-africain peut se permettre de faire la leçon aux dirigeants africains. A l’instar de l’ancien roi du Maroc, Hassan II qui avait néanmoins un médecin français – le Dr François Cleret -, l’ancien président Nelson Mandela s’est toujours fait soigner dans son pays. L’Afrique du Sud est réputée pour la qualité de son infrastructure médicale : 28 lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants en 2005 contre 75 pour la France la même année.

Et ses voisins en profitent. C’est le cas du président zambien Edgard Lungu qui s’y est fait soigner en mars 2015 après s’être évanoui à Lusaka, la capitale de son pays.

Les chefs d’Etat ne se soignent effectivement pas qu’en Occident. Ils se tournent également vers des pays africains comme le Maroc, où l’actuel président gabonais Ali Bongo se repose. Une situation qui plonge aujourd’hui le Gabon dans une crise politique.

Cogetra
Source
France Info Afrique
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