Entretien

Secteur informel et fiscalité Africaine : le numérique au secours des recettes des États ?

Comment réussir la jonction fiscale entre le secteur informel et les États africains ? Une question à laquelle des acteurs économiques installés en Scandinavie veulent donner une réponse. Explications.

L’une est d’origine bissau-guinéenne et est installée à Copenhague, au Danemark, l’autre est suédois et s’intéresse aux marchés africains au sein desquels il veut matérialiser une approche pragmatique des problèmes en s’armant de la probité et de la neutralité scandinaves. Ensemble, Madeleine Taylor Mendy et Hans Becker, à la tête respectivement de Scandin-Africa et Red Flash, ont identifié combien le secteur informel est important. De fait, ils travaillent et promeuvent une solution numérique, le Smartr City initié par Red Flash, qui semble séduire sur le terrain autant les autorités que les acteurs informels. Pour preuve, au Sénégal, quatre communes l’ont déjà adopté ; au Cameroun, un projet pilote va être mis en oeuvre avec huit municipalités ; au Gabon, un pilote est en phase de réalisation dans le cadre du projet eGabon ; avec la Société financière internationale, les représentants au Gabon, au Congo et au Cameroun ont été sensibilisés à la solution. Au niveau gouvernemental, une rencontre a déjà eu lieu avec le premier ministre de Guinée-Bissau, et une autre avec le président George Weah du Libéria qui a lancé une invitation pour que le duo proposant la solution digitale aille à Monrovia rencontrer des personnes compétentes pour échanger sur les voies et moyens de faire la différence. La bataille pour l’intégration de l’informel par le numérique est engagée. Entretien.

Le Point Afrique : Madeleine Taylor, vous êtes africaine et vivez au Danemark, où vous vous êtes investie dans le développement des relations économiques et d’affaires entre la Scandinavie et l’Afrique. Que peut-on en attendre de nouveau par rapport aux autres relations commerciales ?

Madeleine Taylor Mendy : Les relations commerciales entre la Scandinavie et l’Afrique sont inédites. C’est donc une des forces de l’initiative que j’ai prise de lancer ce projet de création d’un pont entre la Scandinavie et le continent Africain. Deux territoires qui n’ont rien à voir, car ils n’ont pas d’histoire de colonisation ou autre qui les relie. Il n’y a finalement pas de relation de dominant à dominé liée à un passé colonial. C’est très important de le souligner, car, dans le monde des affaires de ce siècle, il est temps de redistribuer les cartes entre les Africains et les pays occidentaux, sans complexe aucun.

En se tournant vers la Scandinavie, c’est l’occasion de réellement écrire un avenir qui mènera à un développement plus consistant et généralisé de l’Afrique. Les territoires scandinaves font partie des plus riches au monde grâce à leurs fonds souverains et à leurs entreprises à la pointe de la technologie. En Scandinavie règnent l’éthique et l’anti-corruption, des traditions qui pourraient être un énorme avantage en Afrique et ainsi contribuer à la révolution numérique du continent africain, plein de ressources, de matières premières et de bien d’autres richesses.

Comment les Africains sont-ils perçus au Danemark et dans les pays scandinaves ?

Ce qui m’a marqué lors de mes premiers instants au Danemark, c’est leur ouverture d’esprit et l’acceptation de l’autre sans préjugés. L’adaptation pour moi était facile, je venais d’un autre pays européen, ce qui a certainement joué. En revanche, les Africains sont peu nombreux au Danemark et la majorité s’est très bien intégrée. Les Scandinaves sont connus pour leur tolérance, leur politique égalitaire et leur ouverture à l’autre, mais sont très conservateurs. En règle générale, je dirais que nous sommes plutôt bien perçus dans les pays nordiques. Par exemple, la Suède se veut être un modèle de terre d’accueil pour les réfugiés et offre plus facilement l’asile, contrairement à ses voisins (Danemark et Norvège). Mais, comme partout, les Africains doivent, en tout lieu, faire deux fois plus d’efforts pour prouver leurs capacités pour réussir !

Cela a-t-il facilité votre partenariat avec Hans Becker, président de Red Flash, qui a trouvé par le biais numérique un process permettant de faciliter la formalisation des acteurs du secteur informel ?

Mes origines bissau-guinéennes, mon expérience de plus de quinze ans en Scandinavie ont abouti à la création de Scandin-Africa, une structure au profit du développement de l’Afrique. Celle-ci, comme son nom l’indique, se veut un trait d’union entre les pays scandinaves et le continent africain. Nous nous évertuons à présenter des acteurs plus soucieux de l’émergence du continent en offrant des solutions innovantes qui impactent la vie des individus et leur environnement. Je veux utiliser ce multiculturalisme comme une force au nom du continent et sortir du cadre paternaliste des échanges avec l’Afrique. Ma conviction est que l’Afrique doit davantage devenir actrice de sa croissance, une croissance au profit du plus grand nombre en partenariat avec la Scandinavie, dont je sais qu’elle est intéressée par tout le potentiel que l’Afrique a à offrir.

Pour répondre plus directement à votre question, c’est un ami ivoiro-suédois du nom de Ouattara qui m’a présenté son associé Hans Becker, lequel s’est penché sur la question du déploiement des solutions d’optimisation de la récolte des taxes. C’est un sujet de taille que celui de la migration du secteur informel vers le secteur formel. Il est au cœur des préoccupations des plus hauts responsables africains, mais aussi de la Banque mondiale, notamment dans son programme d’e-gouvernance. Pour rappel, le secteur informel représente entre 30 et 80 % du tissu économique en Afrique. Ses principaux acteurs sont des entreprises non déclarées. Parallèlement, le taux de bancarisation très faible (20 %) explique que ce secteur survit en créant des activités commerciales parallèles. Au regard de toutes ces indications, l’approche de Hans Becker m’a intéressée en ce qu’elle permet d’identifier, de numériser et de migrer en toute sécurité vers le secteur formel.

Hans Becker, pouvez-vous nous expliquer les ressorts du process sur lequel vous vous appuyez ?

Hans Becker : La solution que nous préconisons a été travaillée au sein d’une structure qui a fait de la numérisation du secteur informel dans les marchés émergents son cœur de métier. Au centre de notre démarche, le souci de permettre aux villes d’augmenter leurs revenus et de rendre plus transparentes les activités développées sur leurs territoires. Favorisant l’accumulation quantitative mais aussi qualitative de données, elle peut être considérée comme une vraie révolution en la matière. Au sein de Red Flash, c’est le nom de la structure qui est suédoise, comme déjà dit, nous avons donc développé un concept, Smartr City, et une gamme de services « intelligents » ciblant le secteur informel dans les villes et agglomérations. Cela est décliné autour des taxes, des assurances et du crédit. Donc Smartr Tax pour l’identification, la numérisation, la migration du secteur informel vers le secteur formel et la collecte des taxes ; Smartr Assurance​ pour faire une offre de micro-assurance à ceux qui adhèrent au système ; Smartr Crédit pour faire du micro-crédit. Au cours de nos nombreux déplacements en Afrique, nous avons pu voir l’intérêt marqué de nos interlocuteurs : des chefs d’État, des ministres des Finances, de l’Économie ou du Numérique, des responsables des collectivités locales…

Comment tout cela a-t-il été reçu sur le terrain par votre cible première, le secteur informel ?

Smartr Tax a été réalisé en projet pilote dans la municipalité de Pikine, à Dakar. Son introduction a été très réussie et a eu un impact significatif sur la collecte des taxes dans la municipalité. D’ailleurs, le secteur informel a bien intégré le projet à la suite des discussions et rencontres initiées avec les personnes ressources et les représentants des commerçants. Ces derniers ont clairement compris combien le système numérisé de collectes avait de potentiel pour engendrer une augmentation de recettes et permettre aux municipalités d’être mieux à même de prendre en charge les services publics dans la plus grande des transparences pour le contribuable.

Comment les administrations ont-elles réagi ?

Les administrations des collectivités locales ont bien accueilli le projet. Grâce à une augmentation significative de leur potentiel fiscal mais aussi de leurs ressources, les conseils municipaux ont autorisé les maires respectifs à poursuivre la collaboration avec nous en concrétisant notre partenariat par la signature d’un contrat annuel. Les administrations financières, à travers la perception municipale, se sont approprié le projet en incitant les communes à utiliser notre système numérisé de collecte des taxes.

Alors que des communes de Pikine-Nord ou Sébikotane, pour ne citer que celles-là, ont marqué un vif intérêt en s’engageant avec nous, la représentante de la Banque mondiale au Sénégal nous a encouragés à poursuivre nos activités et réfléchit à la manière dont une collaboration pourra être mise en place entre nous. Et une lettre du ministre des Finances du Sénégal nous exhorte à collaborer avec les différentes directions chargées des collectivités locales. C’est donc dire qu’ensemble, nous sommes sur la bonne voie.

Quels sont les avantages que vous avez mis en avant pour être pris en compte et par les uns et par les autres ?

Cette solution responsabilise la population et l’incite à prendre part aux activités économiques. De fait, Smartr Tax est bien plus qu’une simple solution de collecte de taxes. Elle s’inscrit dans le sens de l’histoire de l’Afrique qui se construit et qui prend ses responsabilités. Il faut dire que l’impact est significatif pour les gouvernements : maîtrise du potentiel fiscal grâce à des données précises, transparence et rapidité dans la collecte des taxes, sécurité des paiements, contrôles mieux assurés, croissance accrue et significative des recettes des municipalités dont l’assiette fiscale peut augmenter jusqu’à 300 %. Il y a aussi l’impact social pour les contribuables : obtention de licences numériques et de permis, sécurisation des transactions, donc plus de transparence et de contrôle ; accès à la micro-assurance ; création d’un scoring pour accéder aux micro-crédits ; accès à un compte bancaire.

Concrètement, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous sommes actuellement en discussion avec la Banque mondiale dans plusieurs pays en Afrique de l’Ouest et centrale. Elle a reconnu les bénéfices de cette solution dans ses projets d’e-gouvernance. Le service sera également lancé au Togo, au Gabon, au Cameroun et en Zambie au cours du premier semestre 2018. Parallèlement, nous multiplions les partenariats avec les assurances du secteur privé mais aussi du secteur public pour le déploiement de la couverture mutuelle universelle. Sur le plan financier, nous sommes en quête de partenaires pour disposer des dix millions d’euros qui nous permettront le déploiement optimal que nous souhaitons.

Madeleine Taylor, quels sont d’ores et déjà les créneaux qui vous paraissent pouvoir être porteurs d’un meilleur échange entre les pays scandinaves et l’Afrique une fois l’hypothèque du secteur informel levée ?

Madeleine Taylor Mendy : Nous sommes sur un projet de création d’un fonds d’investissement scandinave ayant pour mission d’améliorer la qualité de vie et de notre environnement par l’innovation. C’est à destination des meilleures start-up scandinaves, de la diaspora, et africaines, pour alimenter la croissance en Afrique. J’ai cette conviction que nous verrons naître des solutions qui résoudront les plus grands défis de ce siècle. En tout cas, plusieurs projets de développement de concepts scandinaves en Afrique sont en cours (ComoCulture par NorGroup, Amazing Jewelry par Jesper Nielsen…). Aujourd’hui, je suis de plus en plus sollicitée par des hommes d’affaires africains pour l’obtention de lignes de crédit auprès des banques d’investissement scandinaves, où les taux de commission de prêts sont vraiment intéressants.

Avez-vous déjà observé sur le terrain des éléments encourageants ? Que pouvez-vous en dire ?

Je crois beaucoup à la révolution digitale du continent africain et l’enrôlement du secteur informel peut changer beaucoup de choses en offrant aux économistes des données très précises sur la croissance du continent. Deux faits me sont apparus encourageants : le fait que la Suède soit à l’honneur en ce moment avec le rachat de Skype par Microsoft, la bataille pour le rachat de Spotify, l’acquisition par PayPal d’IZettle, le terminal de paiement de Smart, pour 2 milliards d’euros et enfin la distinction qui m’a été faite lors de la 9e édition des Bâtisseurs de l’économie africaine 2018 de me décerner un prix pour la « meilleure start-up de la diaspora », à côté de personnalités africaines de premier plan comme Jean Kacou Diagou, du groupe NSIA, Jean-Luc Konan, de Cofina… La confirmation pour moi que la vision que je promeus à travers Scandin-Africa, ma structure, est adaptée aux besoins du terrain africain.

PROPOS RECUEILLIS PAR 

Cogetra
Source
Le Point Afrique
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