Entretien

Sur les traces de Ngozi Okonjo-Iweala, envoyée spéciale de l’UA contre le Covid-19

Le 12 avril dernier, le président en exercice de l’Union africaine (UA) Cyril Rampahosa annonce les quatre personnalités chargées de « mobiliser le soutien international aux efforts de l’Afrique pour relever les défis économiques auxquels les pays africains seront confrontés à la suite de la pandémie de Covid-19 ». Le Rwandais Donald Kaberuka, ancien président de la Banque africaine de développement (BAD), Trevor Manuel, ancien ministre sud-africain des Finances, l’homme d’affaires et ancien patron du Credit Suisse Tidjane Thiam et l’ancienne ministre des Finances du Nigeria Ngozi Okonjo-Iweala sont donc désignés « envoyés spéciaux de l’UA » sur le continent. Pour ce quatuor de haut vol, la tâche est titanesque sur une mission de très grande importance pour l’avenir du continent. Seule femme parmi les envoyés spéciaux de l’Union africaine contre le Covid-19, la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala n’a pas eu un parcours des plus tranquilles.

 

À ceux qui sont impressionnés par sa présence, Ngozi Okonjo-Iweala indique : « Premièrement, je ne suis pas seule à diriger la mission, et mes collègues ont beaucoup d’expérience. Et puis tout au long de ma carrière, j’ai toujours été responsable de la mobilisation et de la gestion des ressources. C’est une charge à laquelle je suis habituée. »

Une expérience reconnue…

Son expérience en la matière joue effectivement en sa faveur. Diplômée en économie des universités américaines les plus prestigieuses – Harvard et le Massachusetts Institute of Technology (MIT) – plusieurs fois ministres des Finances du Nigeria et économiste à la Banque mondiale pendant près de vingt-cinq ans, Ngozi Okonjo-Iweala a une réputation d’économiste chevronnée. « Sa solide expérience à la Banque mondiale, où elle a exercé aussi bien en Asie du Sud-Est qu’en Inde ou au Moyen-Orient, lui a permis d’emmagasiner d’immenses connaissances en matière de développement », rapporte Robert Zoellick, président de l’institution américaine lorsque Ngozi Okonjo-Iweala en était la numéro deux, de 2007 à 2012. « C’est pour cette qualité, mais aussi pour son leadership naturel que je l’ai appelée à nous rejoindre en 2007 en tant que directrice générale. » Durant ce mandat, frappé par la crise économique de 2008, Ngozi Okonjo-Iweala est nommée présidente de l’Association internationale de développement de la Banque mondiale (IDA) et a réussi à lever 49,3 milliards de dollars de subventions et de crédit à faible taux d’intérêt pour les pays les plus pauvres du monde.

Au Nigeria, ce sont ses années au ministère des Finances qui ont valu à cette native de la ville igbo d’Ogwashi-Ukwu, dans l’état du Delta, la reconnaissance de ses pairs. En 2005, c’est elle qui, sous l’impulsion du président Olusegun Obasanjo, dirige les négociations avec le Club de Paris, lesquelles conduisent à l’annulation pure et simple de 18 milliards de dollars de dettes contractées par le Nigeria. L’année suivante, elle contribue à ce que le pays obtienne sa toute première cote de crédit souverain – à l’époque BB moins – auprès de Fitch Ratings et de Standard & Poor’s, un outil clé pour les potentiels investisseurs. Son deuxième mandat au ministère a, lui aussi, marqué les esprits. En 2014, sous sa direction, le Bureau national des statistiques procède à un exercice de reclassement du produit intérieur brut (PIB), une première en 24 ans. La réforme débouche sur un résultat inattendu : grâce à cette révision, le Nigeria devient la première économie d’Afrique.

… mais aussi objet de critiques acerbes

Malgré ces succès reconnus, à l’échelle nationale mais aussi au-delà des frontières du Nigeria, Ngozi Okonjo-Iweala a régulièrement été confrontée au feu des critiques. La première survient en 1982, lorsque tout juste doctorante, elle intègre la Banque mondiale, institution alors très controversée au Nigeria. Car, dans les années 1980, ses programmes d’ajustement structurel pour faire face à la récession que connaît le pays mettent à pied des dizaines de milliers de fonctionnaires. L’organisation est alors perçue comme une machine au service d’un capitalisme sans pitié. Ces accusations, l’ancienne ministre ne les réfute pas. « Pour moi, elles sont fondées, avoue-t-elle aujourd’hui. Dans les années 1980, toutes les institutions internationales manquaient d’expérience dans l’implémentation de programmes de réformes. Il y a eu des coupes dans les dépenses, parfois dans le domaine de l’éducation. On n’a pas suffisamment fait attention à cela. Mais la Banque mondiale a appris de ses erreurs. Elle les a reconnues et s’est améliorée. Aujourd’hui, ça ne se passe plus comme ça », estime-t-elle.

… pour sa lutte contre la corruption…

Au sein même de son pays, c’est pour un tout autre motif que l’économiste fait polémique. Depuis son arrivée au ministère des Finances en 2003, Ngozi Okonjo-Iweala s’est en effet lancée dans un combat ambitieux : celui de la lutte contre la corruption. Un choix déterminé par un épisode douloureux de sa jeunesse. À 14 ans, en pleine guerre du Biafra, Ngozi Okonjo-Iweala a dû porter sa sœur – alors en pleine crise de paludisme – sur son dos sur plus de 10 kilomètres pour atteindre le rare centre de santé capable de la soigner. À son arrivée sur place, l’adolescente est pétrifiée. Elle est loin d’être seule. Une foule de près d’un millier de personnes attend, comme elles, des soins. Ngozi Okonjo-Iweala passe alors par une porte dérobée, et sauve sa sœur en lui présentant in extremis un soignant, qui lui administre l’injection de chloroquine. L’issue est heureuse. Mais l’épisode rappelle à Ngozi Okonjo-Iweala le peu de moyens consacré aux infrastructures de base à cause, selon elle, de la corruption qui ruine son pays.

À sa prise de fonction au ministère des Finances, elle fait donc appliquer rapidement ses revendications. Première décision qui fait grincer quelques dents, la publication dans les journaux du pays de l’allocation mensuelle perçue par chaque État du gouvernement fédéral. Lors de son second mandat, entamé en 2011, elle va plus loin et crée, avec le soutien de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), une plateforme électronique de gestion financière. Au 31 décembre 2014, le programme avait éliminé 62 893 fantômes du système, et fait économiser environ 1,25 milliard de dollars au gouvernement nigérian. Des décisions et une détermination qui lui valent le surnom d’« Okonjo-Wahala », « fauteuse de troubles » en yoruba (pour le dire poliment). « Je ne fais pas ce métier pour être aimée. Je le fais pour être respectée. Ce surnom, je le prends comme une marque de respect. Pour moi, cela veut dire « Tu n’as pas intérêt à te mettre sur le chemin de cette femme », répond-elle en riant franchement.

… et pour des décisions engageant l’État nigérian

Mais parfois, les conséquences de ses actes prêtent beaucoup moins à sourire. En 2012, Ngozi Okonjo-Iweala fait supprimer de moitié les subventions de carburant qui coûtent 8 milliards de dollars par an au Nigeria et favorisent la corruption des intermédiaires. Résultat : le prix de l’essence double à la pompe et déclenche de nombreuses grèves. Surtout, pour la première fois, on s’attaque à l’entourage de la ministre. Pour faire pression sur elle et l’empêcher de poursuivre sa politique, sa mère est kidnappée, raconte-t-elle dans son livre Fighting Corruption is Dangerous.

Si l’issue est heureuse – sa mère sera finalement libérée et en bonne santé – l’épisode prouve au monde « la difficulté de son combat », estime l’ancienne politicienne. « Sur le terrain, lutter contre la corruption peut être dangereux, car vous empêchez certaines personnes de s’enrichir, explique-t-elle. On m’a attaquée sans relâche, on a touché à ma famille. Mais je ne regrette rien. Car en réalité, chaque billet qui part dans la corruption, c’est un enfant qui ne va pas à l’école. Ce sont des centres de santé et des routes qui ne se construisent pas. Il en va de la responsabilité de chacun. » Pour qui en douterait, le combat de Ngozi Okonjo-Iweala est sincère, affirme son ancien patron Robert Zoellick. « C’est un engagement réel envers son pays, assure-t-il. Pour le mener à bien, elle a dû faire avec la pression, et imposer ses réformes dans des contextes politiques difficiles. Tout en restant idéaliste, Ngozi a prouvé qu’elle avait la tête dure. »

Combat contre toutes sortes de discrimination

Cette détermination à se faire entendre, l’économiste l’a également construite au sein des grandes instances internationales dans lesquelles les voix des femmes restent encore peu audibles. « En tant que femme, c’est difficile. Et en tant que femme noire, ça l’est encore plus, reconnaît-elle. Il m’est arrivé d’assister à des réunions, composées uniquement d’hommes où, à la fin de mon exposé, personne ne réagissait. Mais quand la personne après moi, un homme, disait exactement la même chose, en arrivait aux mêmes conclusions, il se faisait encenser. »

Un mépris auquel elle a dû faire face aussi durant ses déplacements lorsqu’elle dirigeait les délégations. « Souvent, la personne qui vous reçoit s’adresse à votre collègue, croyant que c’est lui le chef. Dans ces moments-là, je laisse parler, j’écoute. Quand elle a fini, je lui dis « Au fait, vous savez, c’est à moi qu’il faut s’adresser. Car c’est moi qui dirige cette mission. » Des situations comme celles-là, je pourrais en raconter beaucoup, déplore-t-elle. J’ai dû en monter des stratégies pour me faire entendre. » Mais à chaque fois qu’elle a été confrontée à la discrimination, Ngozi Okonjo-Iweala se remémorait les conseils de son père, professeur d’économie à l’université au Nigeria. « Quand, adolescente, je suis partie pour les États-Unis, mon père m’a dit : Tu es une jeune femme noire. Si tu es confrontée à la discrimination sous quelque forme qu’elle soit, rappelle-toi que ce n’est pas ton problème. C’est le problème de la personne en face. Utilise sa faiblesse et fais-en ta force ». Ce « mantra » a suivi l’ex-numéro deux de la Banque mondiale tout au long de ses quarante ans de carrière.

Vers un chemin politique au Nigeria ?

Aujourd’hui, envisagerait-elle sa nouvelle mission parmi les envoyés spéciaux de l’UA comme un marchepied vers un retour en politique au Nigeria ? Paul Polman, cofondateur à la Global Commission on the Economy and Climate, balaie l’idée. Pour l’ancien PDG d’Unilever, sa collaboratrice a « toujours à cœur de se mettre au service des autres, en dehors de tout agenda personnel ». « J’adore mon pays, mais je pense que j’y ai fait mon temps », coupe quant à elle l’ancienne ministre. « Aujourd’hui, je profite de ma carrière à l’international. » Au service de l’Afrique tout de même. Et avec une note d’optimisme. « Bien sûr, cette crise est un immense choc pour le continent. Son impact se fera sentir encore longtemps. Mais l’Afrique a des atouts : sa démographie, sa population jeune. C’est sur cela que nous devons compter », conclut-elle.

Cogetra
Source
Marlène Panara
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