National

Politique de développement : une option libérale, synonyme de servitude

Lentement mais sûrement, l’Afrique subsaharienne s’achemine vers une « servitude économique volontaire ». Une servitude certes habilement imposée, mais volontairement souscrite, et en toute conscience. C’est le cas de toutes les ex-colonies, surtout françaises, à une exception près. Ceci, au nom d’une certaine idée entretenue et vendue, du développement.

Avec des économies extraverties, et une cours effrénée aux investisseurs étrangers, qui leur imposent le démantèlement des derniers remparts de leur souveraine, c’est dire que la messe est dite. Déjà les derniers verrous sont en train de sauter, ouvrant ainsi la voie, une voie royale aux multinationales, pour venir parachever l’œuvre entamée par les puissances coloniales : un hold-up parfait, sur nos Etats, leurs ressources, et leur économie, sous le paravent d’un certain libéralisme.

L’Afrique malade de ses dirigeants et de sa gestion

 Première responsable de cette nouvelle servitude, l’Afrique subsaharienne paie aujourd’hui, les erreurs et inconséquences de ses premiers dirigeants de l’ère post-coloniale. Des hommes qui souvent, bien dénués de toute vision, sans véritable autre ambition, que celle de se maintenir au pouvoir, envers et contre tous, et qui ont vite fait de choisir le confort et la longévité au pouvoir, que leur offrait l’ancienne puissance tutélaire, souvent au détriment des intérêts nationaux.

Avec les années soixante dix, le boom des matières premières, et l’argent qui commençait à couler à flots, mal entourés et mal conseillés, tous ces dirigeants vont se découvrir des destins de grands bâtisseurs, en investissant à tour de bras, dans des projets grandioses, souvent improductifs. C’est la période des « grands éléphants blancs », qui très vite, vont se révéler de véritables gouffres financiers.

Une situation rendue aussi possible, par la politisation à outrance de l’administration publique, au détriment de la qualification et du mérite.

Et en l’absence d’un contre-pouvoir, et surtout d’un mécanisme strict de contrôle de la gestion publique, la situation a vite fait de dégénérer et de virer au fiasco.

Début quatre-vingt, avec la chute des cours des matières premières, d’un état d’endettement devenu ingérable, et une puissance tutélaire qui ne voulait plus mettre la main à la poche, pour payer les fins de mois d’une fonction publique mal dimensionnée, acculés,  tour à tour, tous ces Etats vont appeler à la rescousse, le FMI et la Banque Mondiale. La coupe sera amère.

L’entrée en scène du FMI et de la Banque Mondiale

Avec l’arrivée de ces deux institutions financières internationales, les économies africaines ébranlées, vont connaître un moment de répit, avec l’injection d’un peu d’argent frais. Suffisant momentanément, pour donner sourire et couleurs, à des régimes en sursis, mais pour combien de temps.

Désormais sous perfusion, pour se maintenir, ils vont devoir satisfaire à un certain nombre de conditions. Des mesures draconiennes à respecter, sous peine de suspension, synonyme d’asphyxie financière.

Aussi, pour sauver leur régime, leur pouvoir, tous ces pays vont-ils se plier, aux dictats de ces deux institutions, contrôlées par les grandes économies mondiales, partisanes d’un libéralisme économique, où l’Etat, puissance publique, doit se cantonner à un rôle de contrôle du jeu économique, et laisser au privé, le soin de faire des affaires. Une idée largement partagée, mais avec quelques nuances toutefois par pays.

Une doctrine, une vision, et une orthodoxie, qui présideront à l’essentiel des mesures que vont imposer ces nouveaux bailleurs de fonds à l’Afrique, sous un doux euphémisme de partenariat au développement.

Les premières à faire les frais de ce nouveau « colonialisme » économique, seront les entreprises publiques, y compris les industries extractives d’Etat, qui seront démantelées et vendues, souvent aux « investisseurs » privés étrangers, occidentaux, pour une bouchée de pain.

Des vagues de « privatisations », sensées désendetter les Etats africains et relancer leurs économies, par une mobilisation accrue de ressources, mais qui à la fin, vont se révéler de véritables « escroqueries financières », dont ces pays, jamais ne tireront grands bénéfices.

Qu’il s’agisse de concessions, ou de cessions pures et simples, le constat sera partout le même. Les Etats subsahariens seront toujours les grands perdants dans la plupart de ces transactions. D’où ici et là, des tentatives de faire de nouveau, rentrer ces « pépites » perdues, dans le giron de l’Etat. Mais, le mal est déjà fait, et la solution, souvent plus couteuse, surtout quand cela doit se terminer devant une juridiction arbitrale internationale, généralement acquise à ces « investisseurs » privés.

Au Togo, quatre exemples suffisent à illustrer la situation : OTP sous gestion IFG, l’Hôtel Sarakawa sous pavillon Accor, la CEET entre temps Togo Electricité, et bien sûr le Port Autonome de Lomé aujourd’hui éclaté en concessions. Et ne parlons pas des banques.

Côté ressources humaines, la situation sera tout aussi désastreuse. Plusieurs administrations publiques ne s’en remettront pas.

Au nom de l’économie budgétaire, toute une génération de fonctionnaires et autres employés, hautement qualifiés, recrutés dans les années 50, 60, 70, seront mis prématurément  à la retraite, pour avoir déjà fait trente années de service, ou atteint 55 ans d’âge. Toutes ces générations partiront, sans avoir eu le temps de passer la main, ou de transmettre totalement leurs connaissances aux générations d’après.  Des pertes et des gâchis, qui se répercuteront bien des années après, sur la performance des administrations.

Autres pertes et non des moindres, plusieurs promotions d’étudiants, de grandes écoles et instituts d’Etat, formés à grands frais, et destinés à l’administration publique, qui seront versés au chômage, promotions après promotions, et durant des années. Résultat, la plupart partiront  aller exercer sous d’autres cieux, heureux d’accueillir ces cadres qualifiés, sans avoir eu à débourser un franc, et à bon marché.

Mais, cette période aujourd’hui décriée, ne sera en fait, qu’une première étape, vers le retour à une certaine forme de « servitude volontaire ».

Le démentellement des barrières douanières et l’ouverture des marchés :

Plusieurs étapes progressives, vont marquer cette marche. Sous la bannière des Accords ACP – CEE, puis ACP – UE, plusieurs accords de coopération économique vont être signés, souvent à la satisfaction naïve des Etats africains, croyant y tirer grands profits.

Des pays qui, sous le couvert de ces accords, vont se cantonner durant des décennies, à l’exportation brute de leurs productions, en s’accomodant de rentes, pour s’étonner aujourd’hui , de ce qu’ils aient passé toutes ces années, sans avoir posé les bases de leur industrialisation, voire développement.

Et quand leur vient, des velléités de s’industrialiser, ne serait-ce qu’en transformant en produits semi – finis leurs productions, avant exportation, ils se voient imposer des normes, de qualité à satisfaire, avant de pouvoir y prétendre.

Seule alternative selon eux, s’associer à des industriels occidentaux, ou les laisser  venir s’installer sur place, souvent à des conditions des plus avantageuses, pour voir leurs productions transformées localement, avant exportation, pour une meilleure plus-value. Mais, c’est sans compter avec cette idée première et ancienne, qui a toujours été, de les maintenir dans leur état de sous-développement. Aussi, y aura-t-il toujours cette clause essentielle et incontournable : la garantie pour les entreprises occidentales, de pouvoir toujours, rapatrier leurs bénéfices, et intégralement.

La standardisation des lois nationales aux normes occidentales :

Pour parvenir à l’ouverture intégrale des marchés subsahariens, avec des garanties légales pour la protection de leurs entreprises, prêtes à déferler sur le continent, pour sa conquête,  américains et européens vont se montrer inventifs.

Pendant que les européens proposent aux africains un Accord de Partenariat Economique, dans le prolongement des Accords ACP – UE, les américains vont leur faire miroiter le Millénium Challenge, un vrai programme ingénieux, doté de bourses.

Assez alléchant pour les africains, qui une fois encore, vont tomber dans le panneau. S’ils vont se montrer quelque peu méfiants par rapport au cadre proposé par l’UE, par contre par rapport aux exigences américaines, dotées de gratifications, par niveaux de réformes, tous vont s’y jeter sans retenu.

Ainsi, tous les ans, une liste des bons et mauvais élèves du Programme, est sortie, avec des notes, pour ceux qui auront concouru, en légiférant à foison, pour l’ « amélioration du climat des affaires ».

Une belle initiative pour  faire progresser le continent, et l’intégrer à l’économie mondiale. Et au passage, un moyen de gagner des subventions, pour développer son économie.

Des financements allant d e 500 à 750 milliards de Francs CFA. Beaucoup, voire inespéré pour des africains. Mais, une goutte d’eau, au regard des enjeux.

Certes, ce programme, en quelques années d’existence, aura permis aux pays africains, de faires des bonds qualitatifs, en terme de modernisation administrative, mais plusieurs mesures inserées, et sensées bénéficier aux entreprises nationales, ne font pas de distinction entre entreprises d’origine étrangère, et celles d’origine locale. Mais, c’est vite oublier, qu’une fois le pays ouvert, avantage net sera aux entreprises étrangères, mieux armées, et disposant de moyens disproportionnés par rapport aux acteurs locaux, condamnés à disparaître, à très brève échéance, ou à être relégués, à de petits marchés de sous-traitance.

Bientôt un continent ouvert à tous vents :

Une question mérite aujourd’hui d’être posée : Après avoir mis sa législation aux normes occidentales libérales, levé ses barrières douanières, ouvert ses marchés, et apporté des garanties, de plus en plus souveraines, aux entreprises et investisseurs occidentaux, que resterait-il encore à l’Afrique subsaharienne, comme part de souveraineté ?

L’on aurait torts aujourd’hui d’éluder la question, car il y va à terme, de l’avenir de tout un continent, de l’avenir des générations futures.

Lorsqu’on sait, dans la réalité, comment se passent les choses, où de plus en plus les conflits entre Etat d’accueil et entreprises étrangères, échappent quasiment aux juridictions nationales, surtout africaines, pour être tranchés à l’extérieur, devant des tribunaux arbitraux, souvent acquis à ces investisseurs, la prudence devrait être de mise en Afrique, en matière d’investissements étrangers.

Des entreprises privées et leurs intérêts, qui de  plus en plus échappent au contrôle des Etats, et qui, fort d’un certain nombre de garanties souveraines offertes, finissent par en imposer à ces Etats, à leur souveraineté, sans crainte réelle de sanctions. La puissance, pays d’origine, étant là pour les protéger.

Et que dire du développent de ces Etats d’accueil, sinon qu’il s’opère un transfert de production, et non de technologie, qu’il s’agit la plupart du temps, pour ces investisseurs, de rapprocher le centre de production, des marchés de consommation, et de faire le plus de profit possible, avec une main d’œuvre bon marché, et une législation taillée sur mesure, et donc favorable. Et toujours, avec ceci, que ces entreprises paient moins d’impôts, que dans leur pays d’origine, et que leurs bénéfices sont  rapatriés.

Seul résultat tangible, la création et le développement d’une société de consommation, mais sans réel bénéfice pour le pays d’accueil.

Autres conséquences et non des moindres, difficile de parler de développement et de souveraineté, lorsque des pans entiers, voire stratégiques des économies subsahariennes, sont aux mains de l’étranger, privant ainsi ces pays, des leviers essentiels, pour influer sur leur économie, et donc leur devenir.

Il ne s’agit là, ni plus ni moins, que d’une nouvelle forme de « colonialisme » économique, avec pour conséquence, une servitude réelle, économique et politique, parce qu’affectant sérieusement et pour longtemps, la souveraineté de ces « Etats », qui véritablement, n’en sont plus.

Et le mal aujourd’hui pour l’Afrique, c’est qu’il s’agit bien d’une servitude volontaire, parce que souscrite par les gouvernants, et une certaine élite africaine aux affaires, incapables de réfléchir par eux-mêmes, et de trouver une voie pour leur pays.

Pourtant, les exemples sont là, à l’instar des pays asiatiques, pour prouver, qu’il n’y a pas que les investissements étrangers, pour développer un pays. Et si d’aventure, c’était ce qu’il y avait de meilleur, pourquoi aujourd’hui, américains et européens, regardent par dix fois, avant d’accueillir les investissements chinois et arabes ? Et pourquoi eux dans leur cas, les règles du commerce mondial et du libéralisme intégral ne s’appliqueraient pas ?

Cogetra
Afficher plus

Articles similaires

Fermer