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Politique de développement : Agbessi ou l’histoire d’un Zémidjan

Août 1996 : Agbessi, 20 ans, le Bac (baccalauréat) en poche, débarque à Lomé, la tête pleine de projets et de rêves. Fils unique d’une famille de paysans, de la zone phosphatière de Vo, une préfecture du Togo, il représentait le rêve de toute une famille. Seule ambition, gravir rapidement les sommets, et réussir sa vie à Lomé, la capitale.

Vingt cinq années plus tard, c’est un homme grabataire, toute illusion perdue, sans famille et sans le sou, si ce ne sont deux vieux diplômes de Maîtrise en Sociologie, et en Anglais, sans d’ailleurs plus grande importance, qui échouait dans une case poussiéreuse de la maison familiale, rongée par les termites, et abandonnée depuis peu, par son vieux père, parti rejoindre les ancêtres, le cœur bien gros.

 Agbessi, l’espoir de toute une famille.

Vo, la grande région phosphastière du Togo, qui fournissait au pays, et continue de lui fournir aujourd’hui encore, l’essentiel de ses recettes d’exportation, est aussi l’une des régions les plus pauvres du Togo, où la population, en majorité paysanne, continue de pratiquer une agriculture de subsistance, comme depuis l’époque de leurs arrières parents.

Seule échappatoire, l’école, si toutefois l’on parvenait jusqu’au bout, et Lomé où l’on pouvait encore trouver quelques petits boulots.

C’est dans cet environnement offrant peu de perspectives, que le jeune Agbessi va grandir aux cotés de ses parents, dont la vie quotidienne était rythmée par les travaux champêtres, la transformation artisanale du manioc en farine, et de temps à autre, la distillation du vin de palme en alcool. Des activités auxquelles le jeune Agbessi, aimait bien prendre part, aux cotés de ses parents, dès qu’il pouvait échapper à ses études.

Et justement dans la famille Agbessi, on tenait plus que tout à ses études, seul gage d’avenir à leur unique enfant, à qui on voudrait autre chose  que ce travail de la terre, devenu ingrat et qui ne nourrit plus son homme. Et pour le vieux paysan, « nous, nous avons déjà eu notre part, mais notre fils lui, peut encore échapper à sa destinée ». D’où tous les sacrifices consentis, depuis sa naissance, jusqu’à ses études universitaires.

Des études universitaires sans perspectives

A vingt ans, avec un Bac série A4, pour un jeune homme issu d’un village, et d’une famille défavorisée, on pense déjà avoir réussi le plus difficile, et que l’avenir ne peut désormais que vous tendre les bras. Et c’est avec cette certitude et les encouragements de ses parents, qu’Agbessi débarque en 1996 à Lomé, pour des études universitaires. Il était loin de d’imaginer, la grande aventure qui commençait pour lui. Surtout qu’il était aux portes d’une université, véritable fabrique de chômeurs.

Premier dilemme, le choix d’une filière. Livré à lui-même, sans repère et sans réel soutien, Agbessi va s’en remettre aux premiers conseils, et s’inscrire en sociologie. Des études qu’il réussira malgré les difficultés, avec brio et mention. Mais, entre temps, il aura l’occasion de comprendre, que cette filière était sans réel débouché, sur un marché de travail aux besoins bien spécifiques, et assez éloignés des études entreprises.

Ainsi, tirant leçon de ses expériences de cours de répétition qu’il donnait à domicile, aux élèves de familles plus ou moins nanties, pour financer ses études, et des quelques conseils avisés qu’il reçut, ce dernier va s’inscrire en faculté d’anglais, dans le but d’améliorer ses connaissances dans une langue dans laquelle, il avait déjà de bonnes dispositions. Parallèlement, il s’inscrira en cours du soir en informatique-bureautique, pour augmenter ses chances de se trouver un emploi.

Fils de paysan élevé à la dure, le jeune homme ne reculait pas face aux difficultés de la vie, aussi, est-ce en toute sérénité, qu’en 2003, il quittait le Campus pour aborder une nouvelle phase de sa vie. En effet, le temps passant, ses parents, marqués par l’âge et par la vie, ne pouvait plus continuer à s’assumer. Le temps était donc venu pour le jeune homme, de faire face à ses responsabilités ; envers lui-même, et envers sa famille.

Les premières désillusions

A 27 ans passés, l’heure était venue de se trouver un emploi. Agbessi va multiplier les initiatives. Des dépôts de dossiers par-ci, des tests par là, aussi bien dans le public que dans le privé ; l’essentiel surtout était de trouver un emploi.

Ainsi les mois vont s’écouler, avec leurs lots de petits boulots, sans pour autant déboucher sur un vrai emploi.

Et petit à petit, le doute va commencer à s’installer, surtout qu’à côté, ses promotionnaires, souvent moins qualifiés que lui, parce que les connaissant assez bien, trouvaient ici et là, des emplois, souvent en des lieux où pourtant il avait trouvé portes closes.

La situation commençait donc à se compliquer, et avec ces petits boulots, il devenait de plus en plus difficile de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se soigner, et … de temps en temps, de venir en aide à ses parents.

En effet, au village, à 65 ans passés, usés par les travaux champêtres, et le corps ne répondant plus, les parents en sont réduits à abandonner petit à petit, leurs activités, pour se consacrer principalement à l’entretien de leur santé, devenue défaillante.

Après l’avoir soutenu durant toutes ces années, au besoin en se privant de tout, l’heure était venue pour Agbessi, d’assurer la vieillesse des parents, qui durant toute leur vie, ont travaillé la terre, sans pouvoir se reposer, ou se constituer des réserves, pour assurer leur retraite, leurs vieux jours. Aucun système de retraite, n’étant prévu pour cette catégorie de travailleurs, à l’activité pourtant ô  combien essentielle au pays.

Pour le jeune homme, à son âge et sans travail, la situation était devenue intenable. Et à défaut de travail, il fallait commencer à survivre.

Un chômage sans fin  

Pour ne pas laisser cette précarité qu’était devenue sa situation s’installer, Agbessi décida de se lancer dans cet autre métier de survie, bien connu au Togo, de Taxi-moto : le transport urbain par moto de passagers, communément appelé Zem ou Zémidjan. N’ayant pas les moyens de s’acheter sa propre moto, il s’abonna au «  Work and Pay », une sorte de leasing où contre engagement ferme à garantir au placeur, un niveau de recette régulière sur une durée donnée, le conducteur de la moto-taxi, se voyait au terme du contrat, transmettre les droits de propriété sur la moto.

Un choix peut-être intéressant, mais risqué, par rapport aux différentes contraintes liées à ce type de contrat.

Un travail tout de même, une sorte d’auto-emploi, qui nourrit son homme certes, mais en réalité un cache-misère, synonyme de refus d’une situation de chômage sans fin.

Une activité aujourd’hui bien en vogue, et tout à l’honneur de ses exerçants, pour cette volonté farouche de ne pas céder à la précarité, véritable drame que vivent depuis bientôt trente ans, des milliers de jeunes, allant des déscolarisés, aux diplômés des universités togolaises, en passant par de jeunes artisans et autres, livrés à la précarité et au chômage.

Un nouveau statut que va vivre Agbessi, pendant près d’une décennie, sans possibilité d’y échapper. Un véritable piège qui selon les « zémidjans » eux-mêmes, vous saisit, vous broie et vous avale pour longtemps.

Ce «  métier », Agbessi l’exercera pendant de nombreuses années, lui qui s’y était engagé, juste le temps de trouver un véritable emploi, va y passer dix années de sa vie. Dix années au cours desquelles, Agbessi deviendra son propre employeur, avec des revenus relativement stables, mais sans garantie du lendemain.

Le naufrage

Avec son activité de taxi-moto, qui lui assure désormais une relative stabilité, et les années passant, Agbessi va commencer à réorganiser sa vie. Un provisoire qui dure, n’est plus du provisoire, dit-on.

Entre temps, l’ancien étudiant va rencontrer celle qui va devenir sa brève femme. De cette union, trois enfants naîtront. D’abord des jumeaux, et trois années plus tard, un troisième, dans des conditions assez douloureuses.

En effet, l’accouchement au troisième enfant, sera plus difficile et plus compliqué que les précédents. Et faute de moyens, faute de soins appropriés qu’exigeait la situation, Agbessi perdra sa femme en couche.

Une femme battante, courageuse, décidée, et qui comme lui, n’ira pas au bout de ses rêves. Un BAC en comptabilité, mais vite rangé au placard, pour se convertir en revendeuse de denrées alimentaires, qu’elle allait chercher sur les marchés de l’intérieur, pour venir approvisionner des détaillants à Lomé. De quoi lui permettre de nourrir quelques projets, et soutenir son mari dans les charges de la famille.

Une situation catastrophique pour cet homme, devenu veuf à 37 ans, avec trois enfants à  charge. Sans compter bien sûr, la situation de son père et de sa mère, atteints par l’âge, et depuis à sa charge.

Seul désormais à se battre, et à faire face à une situation, pour le moins désespérante, Agbessi va pourtant continuer à se battre, et à faire front, jusqu’au décès, un an après le drame, de son vieux père, des suites d’un paludisme mal traité, faute de moyens et de vrais soins. Un malheur de plus.

Un retour au bercail

Un an et demi après le décès de sa femme, et six mois après celui de son père, un nouveau drame va frapper Agbessi, et de plein fouet. Ce soir là, à la recherche d’un dernier client à transporter, avant de rentrer retrouver sa famille, ce dernier s’engageait dans un croisement de routes, pendant que le feu tricolore venait de passer au vert pour leur file, quand soudain, brûlant le feu,  un véhicule déboucha à vive allure et le percuta.

Deux mois passés, d’abord en Soins intensifs, puis en Service-traumatologie, dans un Centre hospitalier public, ne suffiront malheureusement pas à le remettre sur pied, du moins à lui faire retrouver l’usage de tous ses membres. La fin d’une longue carrière de zémidjan. Et une fois encore, faute de moyens, lui-même à court, le véhicule en faute, s’étant soustrait à ses responsabilités, l’hôpital malheureusement, n’assurera que le minimum.

Abandonné à lui-même depuis, au bout d’un certain temps, il a fallu des âmes charitables, pour l’évacuer, lui et sa petite famille, sur son village natal, au domicile de ses parents, accueillis par une vieille mère usée et sans ressources, et à bout de forces, pour quelque secours illusoire.

Toute une chaine de défaillances, de démissions, pour malheureusement rappeler, les échecs successifs des différentes politiques de développement, jusque là mises en œuvre, pour le bien-être de populations, vivant au quotidien, des situations de précarité, qui parfois ont vite fait de basculer en drames. Des histoires, des vies, des fins dramatiques, comme celle d’un certain Agbessi, il en existe malheureusement aujourd’hui, ici et là, et toutes, difficiles à raconter.

Cogetra
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