Economie

Lutte contre la corruption et défense des droits humains : même combat

Les 12 et 13 juin derniers, « la corruption comme atteinte directe aux droits humains », a été au centre des réflexions menées, durant le séminaire organisé à Paris par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ; ce qui a permis de dégager des synergies.

Selon les estimations, quelque 150 milliards de dollars (plus de 130 milliards d’euros) sortent chaque année du continent africain sous diverses formes de corruption, soit un quart de son produit intérieur brut (PIB). Et ce fléau touche d’abord les zones susceptibles de se développer le plus rapidement, puisque « dans les pays où il y a énormément de richesses naturelles, la corruption est plus importante », remarque Catherine Pierce, vice-présidente de Transparency International France.

Or, cet enrichissement de quelques-uns se fait au détriment de l’ensemble des populations, et c’est en cela que « par l’effet de la corruption, il y a violation des droits humains », insiste Pascal Bamouni, du conseil consultatif de l’Union africaine (UA) sur la corruption. Sur le continent, ces détournements ont lieu à tous les niveaux : du policier qui demande bakchich pour laisser passer aux plus hautes sphères de l’Etat. L’attribution opaque des concessions minières ou des marchés a été maintes fois citée en exemple typique d’une spoliation, comme le fait que les sociétés étrangères bénéficient de l’exonération sur les taxes dont elles devraient normalement s’acquitter. Dans tous ces cas de figure, les ressources qui se glissent dans les poches des particuliers « auraient pu être utilisées à construire des écoles, des centres de santé, des logements… Donc des droits garantis par les Constitutions, dont les populations devraient bénéficier », poursuit Pascal Bamouni.

L’un des grands enjeux du continent

Chercheuse associée auprès de l’Institut Raoul Wallenberg pour les droits humains et le droit humanitaire, en Suède, Elaine Ryan a réalisé une étude en 2018 sur le lien entre la lutte contre la corruption et les droits de l’homme. Pour ne citer qu’un exemple sur lequel elle a travaillé : le Kenya « où des élus rachètent des terrains à des prix très bas dans leurs districts, pour ensuite gagner de l’argent à la revente » en expropriant les populations autochtones des terrains concernés. Contre cet opportunisme lié au pouvoir politique, il n’est pas simple d’intervenir. La chercheuse observe également que « beaucoup d’ONG travaillent sur la corruption et la violation des droits à l’éducation », notamment en Afrique du Sud où des écoles mal construites entraînent la mort d’enfants « parce que l’argent qui avait été alloué pour construire le bâtiment en respect de certaines normes a été détourné ». Un cas parmi tant d’autres…

Si le lien entre corruption et violation des droits humains est bien établi, la lutte contre ce fléau reste l’un des grands enjeux du continent africain. L’OIF, dont la présidence est assurée par la Rwandaise Louise Mushikiwabo depuis le début de l’année, a décidé de s’engager sur le sujet. Mercredi et jeudi, l’organisation a réuni à Paris des Institutions nationales des droits de l’homme (INDH), des agences nationales de lutte contre la corruption, ainsi que des organisations internationales, telles que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) ou encore l’UA.

Travailler conjointement

Une rencontre d’autant plus riche que les acteurs de l’anticorruption et ceux œuvrant pour le respect des droits humains n’ont pas pour habitude de travailler conjointement – du moins pas dans l’espace francophone. « En pratique, c’est assez nouveau, admet Elaine Ryan. Il y a la lutte contre la corruption d’un côté, et la promotion des droits de l’homme de l’autre. On n’a pas les mêmes interlocuteurs. C’est un peu comme deux mondes séparés. »

Ainsi, l’Académie internationale de lutte contre la corruption (IACA), qui contribue à la mise en œuvre de la Convention des Nations unies pour la corruption, siège à Vienne, tandis que le HCDH réside, lui, à Genève. « Si on fait mieux travailler ces deux univers ensemble, ils seront plus au fait de ce qu’ils peuvent entreprendre pour lutter contre la corruption, à Genève et à Vienne », souligne Delphine Couveinhes Matsumoto, spécialiste du programme Droits de l’homme à l’OIF. D’où la tenue de ce séminaire, qui a vu le jour suite aux nombreuses interpellations de la part d’acteurs des droits humains quant aux effets de la corruption sur le droit à l’éducation. Notamment au Sénégal, où « des maîtres demandent à des jeunes filles de se prostituer pour avoir leurs diplômes ».

Cogetra
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