Entretien

Jean-Louis Roy : « C’est aux Africains de décider »

Homme de lettres, ancien directeur du grand quotidien montréalais Le Devoir de 1981 à 1986, ex-délégué général du Québec à Paris de 1986 à 1990, Jean-Louis Roy est un fin connaisseur des questions africaines qu’il a côtoyées de très près en tant que secrétaire général, de 1990 à 1998, de l’Agence intergouvernementale de la francophonie devenue depuis Organisation internationale de la francophonie (OIF) et dirigée aujourd’hui par la Rwandaise Louise Mushikiwabo. Ancien président de Droits et démocratie et de Partenariat international, tout en assurant la responsabilité de l’Observatoire mondial des droits de l’homme et de chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l’université de Montréal, il a écrit de nombreux livres – essais, récit, roman, poésie –, dont plusieurs consacrés à l’Afrique et à la francophonie. Président de Bibliothèque et archives nationales du Québec depuis juin 2018, il vient de publier, avec le Togolais Solim Baba Pekele, un ouvrage détonnant sur le continent. Son titre : « Bienvenue en Afrique, le chantier du siècle »*.

Après Ma rencontre avec un continent : écrits sur l’Afrique 1971-2011, vous voilà à nouveau auteur d’un nouvel ouvrage sur l’Afrique, Bienvenue en Afrique, le chantier du siècle. Message au monde, il l’est aussi et surtout à votre pays, le Canada. Comment l’Afrique y est-elle perçue ?

Jean-Louis Roy : Il y a plus de dix ans, le gouvernement canadien a fait le choix de l’hémisphère américain au détriment de la relation développée avec l’Afrique depuis la fin des années 60. Ce choix a été brutal et massif. En conséquence, au moment où le monde entier se tourne vers l’Afrique, y investit, y installe des succursales et s’intéresse à la classe moyenne africaine, le Canada s’en est éloigné et a mis à mal plus de 60 ans de construction d’une relation multidimensionnelle fructueuse sur l’ensemble du continent.

Récemment, le gouvernement du Québec a manifesté un intérêt accru pour l’Afrique et défini une position nouvelle. Récemment, des institutions financières de l’Ontario ont signé des protocoles d’importance avec des institutions marocaines créant ainsi un pont entre deux places financières, Toronto et Casablanca. Bref, progressivement, les événements d’Afrique sont pris en compte. Je souhaite ardemment que mon ouvrage contribue à une réévaluation fondamentale de la relation du Canada avec le continent.

Pourquoi cet intérêt pour l’Afrique et depuis si longtemps ?

Je m’intéresse au maintien de la sécurité, de la paix et du développement dans le monde. Fragment important, majeur demain, de la communauté internationale, le continent va contenir une personne sur quatre dans le monde dans 30, 40 ans. Ce qui y arrive est et sera déterminant pour la sécurité, la paix et le développement. De plus, le poids géopolitique du continent, avec ses 54 pays, ira croissant tout au long du siècle. Enfin, mes mandats à la direction de la communauté francophone internationale m’ont permis de fréquenter les Africains et leur continent et d’apprécier les civilisations qui inspirent leur façon de penser et d’acter les diverses dimensions du vivre-ensemble.

Avez-vous conscience que certains peuvent considérer votre titre comme une provocation ? Un Québécois qui dit « bienvenue en Afrique… ». Que leur répondez-vous ?

Mes amis africains savent que je n’ai aucune intention dominatrice… ou d’usurpation. Je suis, je crois, assez identifié à la défense des droits des Africains pour que le choix de mon titre ne soit pas interprété comme une provocation. De plus, l’ouvrage porte aussi la signature d’un jeune juriste togolais, Solim Baba Pekele.

Quelle démarche avez-vous adoptée, quelles informations êtes-vous allé chercher pour rendre votre livre plus utile ?

Nous avons décidé de mettre de côté la narration dominante au sujet de l’Afrique, narration issue de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, narration photographique plutôt que radiographique. Ce modèle est daté, en partie du moins.

Nous avons substitué à ce modèle les deux sources suivantes – les travaux des 700 Fondations, think tank et autres lieux africains de recherche et les prévisions de grands groupes internationaux dans des domaines qui comptent pour le développement de la finance, de l’investissement et du commerce.

Qu’ont-ils à nous dire sur l’avenir du continent, de la croissance majeure de sa population, de son urbanisation accélérée, de sa nouvelle posture comme marché reconnu et développé notamment par ses partenaires asiatiques, la Chine y occupant le premier rang ? Je crois que cela donne une narration inédite, engageante et mieux accordée avec les profondes transformations en cours de l’Afrique, actuelles et prévisibles.

Pourquoi, selon vous, l’Afrique est-elle « le chantier du siècle » ?

La population du continent va doubler dans les 30 à 40 prochaines années, ainsi que sa population urbaine. On a peine à mesurer l’ampleur de la demande qu’impliquent de telles croissances, de 1,2 à 2,4 milliards de personnes, de 600 millions à 1,2 milliard d’urbains.

Avec l’Asie du Sud, le continent sera la seule région du monde en croissance. La Chine et l’Occident vont décroître substantiellement, les États-Unis se maintenir…, le vieillissement va gagner la planète au moment où le continent va compter un milliard de personnes ayant moins de 25 ans.

Les défis que le continent doit relever sont nombreux. Sur quoi l’Afrique doit-elle travailler pour éviter les erreurs du passé et s’inscrire dans une orbite vertueuse sur les plans politique, économique, social et environnemental ?

C’est aux Africains de décider ce qui est prioritaire pour eux, et à ses partenaires de venir supporter ces choix. Cela étant dit, je crois qu’il importe que les institutions financières opérant sur le continent soient largement la propriété des Africains. Personne d’autre ne va réellement placer au premier rang les intérêts du continent.

Parmi les chantiers majeurs du continent, il y a celui du numérique, de l’intégration et d’une croissance vertueuse en matière environnementale et climatique. Quelle trajectoire voyez-vous que l’Afrique pourrait emprunter pour les réaliser à son avantage ?

Je me répète, c’est aux Africains de décider. Personne ne décide pour les Européens sinon les Européens ; personne ne décide pour les Asiatiques sinon les Asiatiques, etc. Il doit en être de même pour l’Afrique.

Ses décideurs culturels, sociaux, économiques, financiers et politiques doivent tenir ferme et jouer le soutien aux entrepreneurs du continent, appliquer à une politique de gestion de l’offre exigeante, arrêter une fiscalité avantageuse pour ces entrepreneurs et une politique de l’investissement qui oblige les investisseurs étrangers à partager technologie et recherche.

Pour que les inégalités ne se creusent pas, l’Afrique doit miser sur l’inclusivité à tous les étages. La tâche vous paraît-elle surmontable ? Si oui, à quelles conditions ?

Ce problème des inégalités est mondial. Il faut partager les meilleures méthodes. La situation devient intenable partout. Elle appelle de solides redressements ou la rue parlera en Afrique comme ailleurs dans le monde !

Homme de lettres et actuel président de Bibliothèque et archives nationales du Québec, vous êtes sensible aux questions culturelles et de mémoire. Sur quoi l’Afrique doit-elle s’astreindre à travailler en son sein et dans ses relations avec les autres continents pour ne perdre ni ses cultures ni sa mémoire plurielle ?

Le continent est l’un des grands viviers des composantes culturelles de la famille humaine. Je vois la musique, danse, mode, cinéma, séries télévisuelles, vidéos, festivals, symposiums, fondations et musées s’y déployer et, en conséquence, occuper une place sans cesse croissante sur les scènes nationales, régionales, continentales et mondiales.

Le chantier culturel du continent est exaltant – récupérer les milliers d’objets spoliés –, réoxygéner la narration de l’histoire du continent, de ses civilisations, etc., avant comme après et durant la terrible période de la colonisation. Le chantier est immense. Plusieurs y sont déjà engagés.

Ancien secrétaire général de la Francophonie, avez-vous une idée sur la manière dont la langue française pourrait aller au-delà de sa dimension culturelle pour être un atout économique ?

Je crois que la civilisation numérique offre aux locuteurs des langues du monde, donc aussi à ceux de la langue française, de nouvelles possibilités de coopérer ensemble y compris au plan économique. Le chantier est neuf, à suivre. Chacun peut évaluer ce qu’a donné la coopération économique dans les 50 premières années de la francophonie. Elle n’est pas inexistante, mais elle n’est pas non plus concluante. De nouvelles cartes économiques, culturelles et linguistiques du monde émergent. Que seront les langues dominantes dans le monde et en Afrique dans 30, 40 ans ? Sur le continent, certaines langues africaines sont parlées par plusieurs dizaines de millions de locuteurs ou les langues venues avec la colonisation. Quid des grandes langues asiatiques dont le mandarin, quid de la langue arabe ?

Quelles initiatives pensez-vous que le Québec ou le Canada pourraient prendre pour être au banquet d’un meilleur partenariat avec l’Afrique ?

– Revoir en profondeur la politique canadienne relative à l’obtention de visas pour franchir les frontières canadiennes.

– Réapprendre l’Afrique. Se défaire de la narration dominante en Occident qui a peu à voir avec un continent qui a la chance d’avoir de nouveaux partenaires décidés, efficaces et riches ; un continent qui est en train de devenir un marché significatif et en croissance exponentielle, un contient qui comptera demain un milliard d’internautes.

– Délaisser l’aide au développement (sauf situation exceptionnelle) pour favoriser l’investissement y compris dans l’éducation ou le Canada et le Québec pourraient apporter une contribution de qualité.

– Offrir au continent une entente de libre-échange afin de favoriser les échanges qui sont, aujourd’hui, très limitées, si on excepte le secteur minier.

Comme tous les citoyens de la planète, les Canadiens doivent s’ajuster aux effets des mutations du monde : basculement de la richesse de l’Ouest à l’Est et au Sud du monde ; déploiement universel de l’ère numérique et enrichissement démographique qui fait que dans 30-40 ans, 80 % de la population mondiale vivra en Asie et en Afrique. Il faut prendre note, pour dire le moins !

Cogetra
Source
Le Point Afrique
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