National

Financement du développement : comment mettre à contribution la diaspora ?

Avec une aide publique au développement en plein recul, et depuis déjà quelques années, le Togo, à l’instar de nombre de pays subsahariens, s’emploie depuis une décennie, à créer les conditions nécessaires pour attirer les investisseurs étrangers.

En ce sens, rien n’est trop beau, ni trop coûteux, pour gagner leur sympathie, leur confiance. Après tout, il s’agit d’arriver à les séduire, pour les amener à investir dans le pays. Idée en vogue, pour accéder au développement,…à l’émergence économique.

Mais paradoxalement, et pendant ce temps, rien ou presque n’est fait, pour attirer une communauté nationale d’expatriés, qui ces dernières années, apparaît de plus en plus, comme une alternative possible et crédible, aux financements tant recherchés. Mais, encore faudrait-il que les conditions soient réunies. Ce qui aujourd’hui, est loin d’être le cas.

La communauté des Togolais expatriés :

Selon des estimations, cette communauté de togolais expatriés, serait de l’ordre de 2 millions aujourd’hui, dont 70 % vivant en Afrique, et 30 % principalement répartis sur l’Europe et les Etats-Unis d’Amérique.

Si le mouvement s’est amorcé dans les années soixante, il s’est accéléré, voire amplifié avec la décennie quatre vingt dix, avec les violences socio-politiques qui ont émaillé la « démocratisation » du Togo, et conduit des milliers de jeunes et de cadres, à quitter massivement le pays, pour aller chercher refuge ou un mieux-être à l’étranger.

Un mouvement qui malheureusement depuis, ne va plus s’inverser. La décennie deux mille va elle aussi enregistrer son lot de départs, même avec le durcissement des conditions d’octroi de visa, surtout vers les destinations européennes.

S’ils sont toujours majoritairement jeunes à partir, parce que ne voyant plus leur avenir au pays, tant les chances pour eux de se réaliser un jour leur paraissent minces, ils sont aussi pour la plupart, étudiants, diplômés du supérieur, et cadres dans le public et le privé. Une vraie saignée, une vraie perte.

Une communauté d’hommes et de femmes, aux parcours presque similaires, qui après bien d’années, d’infortunes diverses, et de dures labeurs, se sont fait une situation, leur permettant aujourd’hui de se projeter dans leur pays d’accueil, tout en restant attachés à leurs familles, restées au pays.

Une communauté disposant plus ou moins de ressources :

Connus pour être « moins dépensiers et plus économes », quels que soient le poste occupé ou le niveau de rémunération, les togolais de l’intérieur comme de l’extérieur, ont vite fait de se faire une situation, et surtout de la stabiliser. Et pour des gens qui ont laissé derrière eux, leurs familles et leur pays, arriver à se réaliser, devient plus qu’un impératif. Pas seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs familles.

Ainsi, depuis presque deux décennies, avec les nouveaux moyens de transfert d’argent express disponibles, ils sont plusieurs milliers de togolais résidant à l’étranger, à envoyer régulièrement, voire mensuellement à leurs familles, 50.à 200.000 F CFA, pour les soutenir dans leur quotidien. De quoi permettre à ces familles, de compléter leurs revenus, et pouvoir faire face aux difficultés qui ne manquent pas.

A côté de ces envois, en « bon togolais », la plupart de ces expatriés ont à cœur un souci constant : avoir un pied-à-terre au pays. Un sentiment fort, un attachement au pays, à la terre de ses ancêtres. Mais aussi, un signe extérieur de réalisation de soi.

D’où les sommes envoyées, année après année, et en augmentation. Ainsi, sur ces dix dernières années, l’on est passé de 154 milliards F CFA en 2010, pour atteindre en 2018, plus de 260 milliards F CFA. Des chiffres qui selon les analystes, sont bien en deçà des sommes réellement envoyées au pays, et qui n’empruntent pas toujours, les circuits classiques officiels.

L’argent de la diaspora dans l’économie togolaise :

A partir des données disponibles, l’on estime aujourd’hui entre 8 et 9 %, la contribution de la diaspora togolaise, par ses envois de fonds, au PIB (Produit Intérieur Brut) national.

Et selon des analystes, 50 % des fonds envoyés, seraient consacrés « … à réduire la pauvreté et l’insécurité alimentaire en augmentation » dans les familles. Sans compter aussi les dépenses de santé, qui tiennent pour une part non négligeable. Relativement, une contribution réelle à la lutte contre la pauvreté, devenue endémique ces dernières années, dans le pays.

L’argent de la diaspora pour compenser le recul de l’aide publique au développement et des investissements directs étrangers :

Fait notable et pas des moindres, les transferts de fonds de la diaspora togolaise vers le pays, dépasse aujourd’hui et de loin, l’ensemble aide publique au développement et investissements directs étrangers au Togo.

Pendant que ces derniers sont en recul depuis déjà quelques années, l’argent de la diaspora quant à lui, reste en nette progression année après année, au point de représenter depuis 2010, plus du triple du total des apports étrangers.

De quoi amener la Banque Mondiale et l’OCDE, à conseiller aux Etats subsahariens, d’œuvrer davantage pour capter ces flux financiers, et les orienter vers des secteurs productifs, autre que social.

Si certains pays, à l’exemple du Ghana, du Mali, ou du Sénégal, ont depuis déjà des années, réorienté leur stratégie de financement du développement par rapport, tel n’est encore pas le cas du Togo, qui en est toujours au stade de balbutiement.

En effet, au-delà des discours et du folklore, le fossé entre diaspora et gouvernants, reste encore profond.

Comment répondre aux aspirations politiques d’une diaspora togolaise très attentiste ?

 Là, se trouve tout le dilemme du gouvernement togolais, dont toute la stratégie de financement du développement, jusque là a été axée sur les investissements étrangers, oubliant au passage, que ses citoyens expatriés, pouvaient constituer par leurs apports, une alternative crédible, face à la tendance au replis des autres acteurs. Mais, comment y parvenir sans ouvrir le dialogue, sans faire de concessions, et sans traiter en partenaire, une communauté d’expatriés, qui n’entend pas être confinée, au simple rôle de pourvoyeur de fonds ?

Premier sujet qui fâche et pas des moindres, la gouvernance du pays. Dans sa grande majorité, c’est une communauté d’expatriés, désabusée par les atermoiements du régime sur la question, qui réclame depuis des années, l’instauration d’une vraie république, fonctionnant sur des bases démocratiques bien établies, avec des règles étanches de bonne gouvernance,  s’imposant à tous.

Troisième revendication, le droit de vote. Pour Kofi Yamgnane, ancien Maire de Saint Coulitz en France, et ancien candidat à la présidentielle togolaise de 2010 : « le premier geste à  faire par le gouvernement togolais, c’est de reconnaître comme citoyens à part entière, les togolais de l’extérieur : droit de vote  et droit d’éligibilité ».

Des revendications sur lesquelles, il serait difficile de voir les expatriés transiger, pendant que les autres communautés africaines  expatriées y ont droit.

Un vrai casse – tête sur lequel le gouvernement togolais est attendu, et qui pour sa diaspora, sera un premier geste de bonne foi, et de bonne volonté. Toute la question est de savoir, si le pouvoir togolais est prêt à franchir ce pas, au risque de voir l’ordre établi remis en cause.

Comment faire de la diaspora togolaise un partenaire au développement ?

 Pour nombre d’observateurs, ces préalables (revendications politiques) levés, il faudra passer au dialogue, nécessaire pour se comprendre, se connaître, et définir les bases de ce partenariat. Sans doute, les nationaux expatriés, n’iront pas jusqu’à demander les mêmes gages que ceux offerts aujourd’hui aux investisseurs étrangers, mais au moins parvenir à certaines franches garanties et ouvertures, avant de se lancer. Et cela, en mettant en place, les conditions d’un  partenariat bien compris, dans l’intérêt supérieur du pays.

Pour Yves Ekoué Amaïzo, économiste et consultant international togolais de la diaspora, « le gouvernement togolais a un problème de compréhension de la problématique de la diaspora, en choisissant une approche autocentrée sur lui-même. Le jour où l’approche sera fondée sur des bases de partenariat et d’indépendance, peut-être que la diaspora ne se limitera pas à réduire la pauvreté et l’insécurité alimentaire en augmentation au Togo ».

Un avis bien tranchée, mais qui illustre le fossé encore existant, entre les différentes approches. Comme quoi, on veut bien participer à l’effort économique, en apportant des financements, chers au pays, mais en tant que partenaires au développement.

Pour Laurent Lawson, un autre expatrié togolais, résident en Europe, « il faut que la République togolaise prenne la mesure de la situation, et  fasse des efforts pour impliquer les investisseurs togolais de l’extérieur dans l’économie, en mettant à leur disposition, des possibilités de participer aux différents projets, et aux avis d’appel d’offres. On ne peut continuer par croire au Togo, que c’est seulement une partie de la population, qui peut bâtir le pays ».

Cogetra
Afficher plus

Articles similaires

Fermer