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L’économie togolaise devrait-elle craindre l’expansionnisme marocain ?

Au moment où l’Afrique subsaharienne, est devenue l’objet de toutes les convoitises, où les intérêts et ambitions des « puissances » occidentales, asiatiques, régionales, et autres, sont de plus en plus manifestes, le Togo, Pays Pauvre Très Endetté (PPTE), peut-il échapper à l’appétit glouton de ces néo-colonisateurs (économique), qui sous le couvert d’un libéralisme devenu la norme, n’ambitionnent que de mettre la main sur les économies fragiles, limitant du coup leur marge de manœuvre, leur droit à choisir pour elles-mêmes, pour leur avenir, pour leurs intérêts bien compris (?).

Aujourd’hui, plus qu’hier, au moment où l’admission du Maroc au sein de la Cedeao, semble prendre corps, le Togo, à l’instar des autres pays membres de la Communauté, a-t-il les moyens d’échapper, ou de résister aux visées expansionnistes et hégémoniques affirmées du Maroc ?

Le Maroc et son économie

Cinquième puissance économique d’Afrique, et deuxième du Maghreb après l’Algérie, le Maroc est une monarchie constitutionnelle où l’essentiel du pouvoir, est concentré entre les mains du roi, en l’occurrence Mohamed VI, monarque héréditaire, qui nomme le chef du gouvernement, en tenant compte de la majorité au parlement.

Avec une population de plus de 32 millions, le Maroc est un pays en pleine expansion économique, même si ses principales ressources se limitent aux phosphates, à l’agriculture et au tourisme. Rien qu’en 2014, les investissements directs étrangers (IDE) ont atteint 1,5 milliards de dollars et les exportations, 1,8 milliards de dollars.

En 1984, année d’admission de la République Arabe Saharaoui Démocratique (RASD) à l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), aujourd’hui UA (Union Africaine), le Maroc claquait la porte de l’organisation en signe de protestation. Et pourtant, malgré ce handicap, pendant de nombreuses années, il va continuer à « bénéficier des services de cette organisation, tels que les services de la Banque Africaine de Développement ».

Longtemps muselé par l’activisme algérien, une autre puissance régionale, mais depuis quelques années, repliée sur elle-même pour des problèmes internes, le Royaume Chérifien et son monarque, Mohamed VI, ont depuis brisé cet isolement, en se faisant de nouveaux amis, à travers une diplomatie commerciale, aujourd’hui bien huilée.

De plus, avec sa récente réadmission au sein de l’Union Africaine, et un accord de principe de la Cedeao pour son admission, c’est un boulevard qui s’ouvre devant le Royaume Chérifien, pour asseoir un leadership régional, et régler définitivement, la question saharaoui.

L’offensive marocaine

Depuis 20O5, les tournées africaines du Souverain marocain ne cessent de se multiplier. Occasion pour Mohamed VI, de jouer au « VRP de luxe », auprès de dirigeants africains, peu regardants et prompts à lui dérouler le tapis rouge. Si « auparavant, la diplomatie était au service de la consolidation des relations politiques, aujourd’hui, c’est la dimension économique qui prime et constitue l’un des fondamentaux des relations diplomatiques », a-t-il laissé entendre à quelques 500 hommes d’affaires, ivoiriens, réunis le 24 février 2014, lors de son passage à Abidjan. Un message on ne peut plus claire. Et un an plus tard, revoilà le Roi du Maroc, de nouveau en visite dans ses nouvelles conquêtes : Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Gabon, etc.

Faut dire que l’ambition marocaine concernant l’Afrique subsaharienne, n’est pas nouvelle, elle va s’afficher dès l’accession au trône de Mohammed VI. Son premier geste significatif sera l’annulation de la dette des Etats de cette partie du Continent, vis-à-vis du Royaume Chérifien, et la multiplication des visites royales à travers ces pays.

Priorité aux intérêts économiques

A l’heure où l’Afrique, et ses « économies » fragiles, sont l’objet de toutes les convoitises, où américains, européens, chinois, indiens, japonais, sud-coréens, arabes, israéliens, turcs, et autres, bataillent dur pour conquérir ou agrandir leur part de marché, le Maroc et son souverain, n’entendent pas être en reste.

Premier objectif, investir les pays francophones d’Afrique au sud du Sahara, en renforçant sa présence et ses assises, par la signature à tour de bras, lors des tournées royales, de différents accords dits de partenariat, pour assurer la protection des investissements marocains, la non-double imposition des entreprises du royaume, et la liberté de transfert des dividendes. La voie royale donc pour faire du Maroc, un investisseur de poids dans la région. Aujourd’hui, le Maroc est devenu le premier pays investisseur africain au sud du Sahara, avec un milliard de dollars US investis sur ces dix dernières années.

Et pour tracer la voie, au sens propre comme au figuré, aux entreprises marocaines, dès 2006, mission sera assignée à la Royal Air Maroc (RAM), l’une des grandes réussites du royaume, d’ouvrir des lignes sur la région. Et sept années plus tard, la RAM peut revendiquer 22 destinations sur le continent.

Depuis les choses se sont accélérées. Dans le domaine bancaire, les majors marocains ont répondu présents, à travers ATTIJARIWAFA BANK, BMCE et BCP. Ces dernières appuient très fortement l’implantation des autres entreprises, publiques et privées du Royaume, tentées par l’aventure africaine. Tous les secteurs sont visés : les Télécoms, les BTP, les Mines, l’Energie, l’Immobilier, les Matériaux de construction, et tout récemment, les médias.

L’expansion marocaine au Togo

En 2006, le visage de l’expansionnisme marocain portait un nom, Royal Air Maroc, la compagnie aérienne marocaine, venue chasser sur les terres d’Air France et des défuntes Air Afrique et Sabena. Avec ses dessertes à tarifs réduits, surtout vers l’Europe, le succès sera au rendez-vous. Mais, trois années plus tard, la même compagnie reviendra s’aligner sur les tarifs d’Air France, aux 2/3 plus chers. Peut-être un rappel à l’ordre.

Mais en 2013, les choses vont s’accélérer, surtout au niveau de l’industrie bancaire. D’abord par une prise de contrôle du Réseau Banque Atlantique, dont celui du Togo, par la BCP (Banque Centrale Populaire), ensuite par l’acquisition de la BIA-TOGO par ATTIJARIWAFA BANK et enfin, par la création ex-nihilo, de la filiale BOA-TOGO  (Bank Of Africa). On ne peut mieux. Dans le domaine des Assurances, le groupe Saham a depuis pris ses quartiers, avec dans son sillage, un autre major marocain, RMA Watanya, même si ce n’est pas encore officialisé, qui aurait pris le contrôle du Réseau Bénéficial Life Insurance.

Autre Groupe marocain annoncé, ADDOHA, très offensif dans la sous-région, dans les domaines des BTP (Bâtiments et Travaux Publics), de l’immobilier et de la Cimenterie.

Et son directeur Général, M.Saâd Sefrioui, de saluer « les incitations fiscales et foncières dont bénéficie son Groupe, un peu par tout dans la sous région : Les Etats africains nous aident énormément pour concrétiser nos projets chez eux. Le foncier est mis à notre disposition à des prix symboliques, et nous ne payons ni impôts, ni TVA ». Une manière typiquement africaine de développer ses économies.

Dans le domaine des médias, c’est le Groupe marocain HIT RADIO, qui s’est signalé en février 2015, en posant en grandes pompes à Lomé et en présence de nombreux officiels togolais, la première pierre de la construction du siège de sa Radio.

Mais l’expansion marocaine au Togo, est loin de s’arrêter à ces quelques entreprises ou groupes, figures de proue de la conquête. On annonce d’autres Groupes pour les mois à venir.

Pour la nouvelle ambassadrice du Maroc près le Togo, Madame Nezha Aloui M’Hammadi, «…c’est le début de la consolidation et de la diversification d’un partenariat maroco-togolais, Sud-Sud, afin d’en faire un modèle »; un modèle qui pour l’heure, semble plus pencher d’un coté.

Au-delà des professions de bonne foi

Il est aujourd’hui plus qu’évident, que l’intérêt que portent le Maroc et son Souverain, à l’Afrique subsaharienne en général, et au Togo en particulier, n’est pas si désintéressé que cela. Et comme le note, Bakary Sambe, un enseignant-chercheur, « en cette époque de ruée économique vers l’Afrique, le Maroc se positionne avec ses banques et ses accords de libre-échange, qui vont lui permettre de commercer librement, avec des pays constituants un marché de plus de 250 millions d’habitants »

Une Stratégie bien pensée et décidée au plus haut sommet du Royaume Chérifien, qui aujourd’hui fait de son monarque, Mohammed VI, un VRP hors paire, du secteur privé marocain. Moins regardant sur les droits de l’homme, très jaloux sur ses droits souverains, très accommodant avec les dictatures africaines, le monarque marocain a de tout temps, fasciné et inspiré bien de régimes africains. D’où cette amitié, cette complicité, et ce mélange du genre, qui ont toujours existé entre eux.

« Il y a longtemps déjà, que le Maroc assure la formation de nombreux officiers issus de différentes armées» africaines, et contribue, par l’octroi de bourses et l’accueil d’étudiants sur son sol, à la formation des futures élites africaines. De solides partenariats donc, qui permettent aujourd’hui au Maroc, de rallier à sa cause, dans le conflit qui l’oppose toujours à la République Arabe Saharaoui Démocratique (Ex-Sahara-Occidental), dont il a annexé une grande partie de son territoire, de nombreux dirigeants africains, pour son grand retour à l’Union africaine, quitté trente trois ans plus tôt. Mais, au-delà de toutes ces raisons, la stratégie du Maroc reste claire, constante, pour chercher de nouveaux territoires de croissance, pour son expansion économique. Quitte à faire de nos Etats, sa 21è province.

 De La nécessité de resituer les relations maroco-togolaise.

Ouvrir le Togo au commerce mondial, ou aux investissements étrangers, est une chose, tirer profit de cette couverture, est une autre. Et comme le souligne si bien cet enseignant chercheur, « toute la question est de savoir si le pays a une vision claire de son développement, de son avenir, de la place qu’il entend occuper demain, dans le concert des nations, et de sa stratégie de développement. En effet, toute ouverture économique, qui ne prendrait pas en compte, les intérêts nationaux, la nécessité de préserver et de se constituer un tissu économique national, soutenu par des investissements nationaux ou locaux, de nature à se ménager une marge de manœuvre, pour demain pouvoir peser sur les orientations et décisions stratégiques, nécessaires à un développement économique national, peut s’avérer catastrophique pour le pays ». Que gagnerait en effet le Togo, lorsque toute sa production, toute son économie, reposeraient entre les mains d’Organismes étrangers, publics ou privés, dont les intérêts seraient plus tournés vers leurs propres intérêts, que vers le développement du pays ? Il y’a donc lieu de repenser l’ouverture économique du pays, au besoin en renégociant certains accords, au demeurant très déséquilibrés pour le pays, en limitant l’accès de certains secteurs stratégiques, aux investissements étrangers, de nature à limiter notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

Dès lors, protéger l’économie nationale, par tous les moyens, aux besoins en renationalisant ou en investissant, directement dans des secteurs stratégiques, quitte à s’attirer la foudre du FMI ou de la Banque Mondiale, devient un impératif, un choix sacré. Le Togo ne saurait devenir, le débouché naturel de toutes les économies, en mal d’expansion, surtout quand c’est des Etats, et non des structures privées, qui forcent nos portes, pour s’imposer en « partenaires privilégiés ».

Cogetra
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