Perspectives

Derrière les partenariats économiques, la stratégie militaire

Dans le sillage des ex-puissances coloniales et des États-Unis, de nouveaux pays s’intéressent au Continent pour, au-delà des échanges économiques, poser les bases d’une coopération militaire.

Niamey, qui combat aussi le groupe djihadiste nigérian Boko Haram dans le Sud, a toujours justifié la présence des forces américaines et françaises sur son sol par la nécessité de « sécuriser les frontières » contre des infiltrations de groupes djihadistes venant du Mali voisin.

À l’appel de leur syndicat, un millier d’étudiants ont manifesté le 25 mai dernier dans la capitale du Niger, Niamey, pour protester contre la présence des bases françaises et américaines dans leur pays. « Non à la sous-traitance de notre souveraineté nationale », « Notre territoire est indépendant depuis le 3 août 1960 », était-il écrit sur les pancartes qu’ils brandissaient devant le Parlement en criant « À bas les bases militaires étrangères ! » En fait, ces jeunes affirmaient protester après la mort de 28 soldats nigériens tués à la mi-mai au cours d’une attaque d’un groupe terroriste. « Elles pourraient être évitées s’il y avait une franche collaboration et un soutien extérieur des armées étrangères », affirme le dirigeant de l’Union des scolaires nigériens, qui réclame plus de moyens pour l’armée et « le départ de ces bases qui ne sont ici que pour obstruer notre souveraineté nationale ». Les embuscades contre les soldats nigériens augmentent en effet alors que les infiltrations au Niger des islamistes depuis le Mali sont désormais très fréquentes malgré la présence de la force Barkhane, sollicitée en permanence.

Coopération renforcée

Une présence militaire qui n’est toutefois pas unique sur le continent. En effet, l’Afrique attire de plus en plus de puissances. La Chine et maintenant la Russie sont présentes pour exploiter ses matières premières. Pas seulement. Moscou est désormais en République centrafricaine avec des centaines de conseillers militaires et Pékin dispose d’un camp à Djibouti qui peut accueillir plusieurs milliers de soldats chinois. Ils ne sont pas les seuls : les pays de la péninsule arabique arrivent à leur tour.

En premier lieu, les pays du Golfe qui voient d’abord, malgré ses problèmes sécuritaires, les forts taux de croissance du continent. Du coup, selon un rapport de l’OCDE, la France n’est plus dans les cinq premiers investisseurs en Afrique. Elle est à peine le sixième, malgré son engagement militaire dans la lutte contre le terrorisme. Avec près de 40 milliards de dollars, l’empire du Milieu est en tête, suivi des Émirats arabes unis, loin derrière en termes de volume financier, mais avec tout de même 15 milliards de dollars grâce à son conglomérat Al Habtoor Group qui intervient dans le BTP, l’immobilier, l’hôtellerie, l’éducation. Les visites des présidents africains se succèdent à Abou Dhabi. Après celle du président sud-africain Cyril Ramaphosa, les EAU annoncent en juillet 2018 vouloir investir dans ce pays 10 milliards de dollars, après que l’Arabie saoudite a promis la même somme. À Addis-Abeba, ce sont trois milliards de dollars de soutien à l’investissement qu’annonce l’homme fort des Émirats, le prince héritier Mohammed Ben Zayed. En janvier 2019, le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz signe à Abou Dhabi une convention de développement avec un budget de vingt-cinq millions de dollars. Depuis Dubaï, un des sept États de la fédération, les entreprises du monde entier commercent avec l’Afrique grâce à de nombreuses liaisons aériennes. Route au Sénégal, projets en Côte d’Ivoire, en République du Congo, au Tchad. Des investissements tous azimuts où la géopolitique n’est pas absente.

La géopolitique jamais absente

Les EAU sont en effet, avec l’allié saoudien, engagés dans la sanglante guerre du Yémen contre les rebelles houthis, soutenus par l’Iran. Pour sortir de son face-à-face stratégique avec ce puissant ennemi qui s’étend de l’autre côté du golfe arabo-persique, les Émirats ont ouvert des bases aéronavales dans la corne de l’Afrique. En Érythrée et au Somaliland, qui a déclaré de manière unilatérale son indépendance en 1991 de la Somalie. Les Émirats arabes unis, puissance régionale, entendent désormais compter sur la scène internationale. D’abord en Afrique subsaharienne où est aussi présent le Qatar, accusé par l’Arabie saoudite et les Émirats de soutenir l’Iran et les Frères musulmans. Depuis le blocus qui lui est imposé par ses deux voisins arabes, le Qatar cherche aussi à étendre son influence en Afrique, le nouveau terrain où les deux voisins du Golfe règlent leurs comptes. « Les enjeux sont devenus stratégiques dans la construction d’un espace géographique sous influence pour ces États » affirme le général français, aujourd’hui consultant, François Chauvancy dans son essai Blocus du Qatar, l’offensive manquée aux éditions Hermann. Pour contrer la présence des Émirats en Afrique, l’émir du Qatar Tamin Ben Hamad Al-Thani effectue en décembre 2017 une visite dans six pays, Mali, Guinée, Sénégal, Burkina Faso, Côte d’Ivoire et Ghana, qui, avec le Nigeria et la Sierra Leone, n’ont pas suivi Riyad et Abou Dhabi dans la crise qui les oppose à son pays. Une tournée sur fond d’aide au développement destinée à ceux qui n’ont pas pris position dans ce conflit du Golfe. Depuis, cette lutte d’influence grâce à des partenariats économiques est accompagnée d’une recherche d’alliances plus sécuritaires. À l’aune des accords avec des pays de la Corne de l’Afrique, et comme le pratique Djibouti en abritant, contre un loyer, une demi-douzaine de bases étrangères, les Émirats ont proposé au Niger d’en ouvrir une chez lui.

Une base militaire à l’avenir ?

Les négociations sont menées discrètement, puisqu’une base militaire d’un pays du Golfe au cœur de l’Afrique serait une première, et un nouvel acteur dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Forts d’une armée suréquipée, les Émirats arabes unis sont surnommés « la petite Sparte » par l’ancien secrétaire d’État à la Défense américain James Mattis, qui les comparent à la combative cité-État de la Grèce antique. Au Niger, les EAU installeraient une base militaire dans un pays qui affiche une frontière avec la Libye en guerre. Plusieurs rencontres ont eu lieu à propos de cette proposition dont les conditions sont toujours en discussion. Ce n’est pas la première fois que les Émirats proposent leur soutien contre le terrorisme dans la région. Pour le financement de la force africaine du G5 Sahel, qui n’est toujours pas opérationnelle, Emmanuel Macron a obtenu en décembre 2017 100 millions d’Euros de l’Arabie saoudite et 30 millions des Émirats arabes unis, qui doivent servir à acheter des armes françaises pour combattre les groupes terroristes au Mali.

À cause de sa position géographique, la donne au Niger est toutefois différente. Les EAU sont, avec l’Égypte, partie prenante dans les affrontements en Libye. Des avions de chasse émiratis ont déjà procédé à des bombardements dans le pays pour appuyer la progression des troupes du maréchal rebelle Haftar. Avec des F16 ou des Mirage 2000. Un soutien de l’Arabie saoudite et des EAU, meilleurs clients, avec l’Égypte, en armement de la France, accusée de jouer double jeu en aidant le maréchal Haftar, reçu plusieurs fois à Paris. L’officier libyen se présente en effet comme le rempart contre les djihadistes et l’immigration clandestine vers l’Europe. Pour le ministre des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian, ce vieil officier rebelle reste incontournable. Problème : ses troupes échouent à prendre la capitale libyenne, Tripoli, fief du Premier ministre Faïez Sarraj, dont le gouvernement est reconnu par les Nations unies. Lui est soutenu par le Qatar, l’adversaire des Émirats qui s’affrontent dans ce pays africain par Libyens interposés. Mais avec une base au Niger, le Fezzan, la région désertique du Sud-Ouest libyen peuplée de clans rivaux en partie hostiles à Haftar, serait à portée des avions émiratis, à condition qu’ils soient ravitaillés en vol, comme le sont les Mirages 2000 français basés à Niamey qui bombardent les groupes terroristes. Si un accord était signé, malgré la grogne des étudiants, les deux forces aériennes se côtoieraient probablement sur la même plateforme de la capitale nigérienne, comme c’est déjà le cas sur la base 104 Al Dhafra à Abou Dhabi.

Par Patrick Forestier

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