Entretien

Denis Sassou-Nguesso: «Nous condamnons toutes les ingérences extérieures»

Il est la voix de l’Afrique pour tout ce qui concerne la Libye et pour cause, puisqu’il préside le Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye. C’est à ce titre que le chef de l’État congolais Denis Sassou-Nguesso a organisé ce 30 janvier à Brazzaville une rencontre internationale pour discuter de la question libyenne. Objectif : « La recherche de solutions en vue de la résolution de la crise libyenne tel que recommandé par la dernière conférence de Berlin », selon un communiqué de la présidence congolaise. À l’ouverture des travaux, il y avait le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, et le représentant de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, mais pas les deux protagonistes du conflit. Cela dit, une source diplomatique congolaise a indiqué que le chef du gouvernement d’union (GNA) de Tripoli, Fayez el-Sarraj, allait participer à une réunion à huis clos. Des délégués du maréchal Haftar, qui contrôle l’est de la Libye, devaient également être reçus séparément à huis clos. Les présidents du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso, de la Mauritanie Mohamed Ould El-Ghazaouani, et de Djibouti Ismaïl Omar Guelleh étaient présents. Le nouveau président algérien Abdelmadjid Tebboune s’est fait représenter par son Premier ministre, Abdelaziz Djerad. Un temps envisagé, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas n’a finalement pas fait le déplacement à Brazzaville. Pour mieux nous éclairer sur le rôle, la place, les initiatives de l’Afrique sur ce dossier, le président Sassou-Nguesso s’est entretenu avec Le Point Afrique.

Que faut-il attendre de cette nouvelle rencontre inter-libyenne du 30 janvier après Moscou, Berlin et Alger ?

La réunion de Brazzaville se situe dans le prolongement des processus de Berlin et de Moscou, et dans la continuité du mandat qui nous a été confié par nos pairs africains. Il s’agit, à Brazzaville, de poursuivre nos efforts dans la recherche d’une solution africaine au drame libyen.

 Quelle est votre approche de la résolution de la crise libyenne ? Quels sont les points essentiels selon vous pour bien en saisir la problématique ?

L’appropriation du processus de sortie de crise par les Libyens eux-mêmes a toujours été au centre de notre préoccupation. Dans cette optique, il faudra créer une grande synergie entre les Nations unies et l’Union africaine en vue d’amener les Libyens à dialoguer entre eux. Seul un tel dialogue pourrait permettre, à terme, la réalisation de l’objectif que nous poursuivons tous, à savoir : la restauration d’un État libyen réconcilié, stable et unifié.

 Sur la méthode, comment comptez-vous vous y prendre pour ramener autour de la table des négociations les acteurs politiques, les acteurs sociaux, en particulier les tribus et les acteurs culturels de la Libye, et autour d’eux, les pays et institutions qui se sont impliqués pour trouver des solutions ?

Il faut rappeler que le Comité de haut niveau a déjà, par le passé, réussi à réunir ici à Brazzaville les acteurs politiques majeurs de la crise libyenne, ainsi que les chefs de tribus et villes libyennes. C’était à la 4e réunion du Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye le 9 septembre 2017, à la réunion du Haut Conseil des villes et tribus libyennes le 26 novembre 2017, à la visite à Brazzaville de Monsieur Fayez el-Sarraj les 26 et 27 juin 2019. J’ai également reçu, à Brazzaville, le 16 septembre 2017, le maréchal Khalifa Haftar. Nous entendons bâtir sur cet acquis pour restaurer la confiance entre Libyens avec l’appui des pays voisins et le reste de la Communauté internationale.

 

Mais comment faire alors que les deux principaux protagonistes Haftar et el-Sarraj refusent de se rencontrer…

Notre conviction est qu’il n’y a pas de solution à la crise libyenne, en dehors du dialogue entre les parties prenantes et les Libyens dans leur ensemble. Nous ne ménagerons aucun effort pour amener les deux acteurs à comprendre la nécessité de se mettre ensemble pour la résolution de la crise dans leur pays. Cela nous paraît évident.

 

Et surtout n’est-ce pas trop tard alors que, depuis 2011, les principaux pays qui se sont impliqués dans la résolution de la crise ont en quelque sorte choisi leur camp…

Trop tard ! Non, je ne le pense pas. Nous condamnons toutes les ingérences extérieures qui exacerbent la crise en Libye. À Berlin, cela a été réaffirmé. Le dialogue que nous souhaitons ne saurait s’accommoder de ces ingérences.

 

Est-ce à dire que les diverses initiatives qui sont menées jusqu’à présent comme celle du président Macron à La Celle-Saint-Cloud, celle de l’envoyé spécial de l’ONU, Ghassan Salamé, celle de la Russie et de la Turquie… sont mises de côté ? Comment est-ce que vous les prenez en compte ?

Nous saluons toutes ces initiatives qui concourent à ramener la paix, la stabilité et la réconciliation nationale en Libye. Le processus de Berlin a créé une nouvelle dynamique dans la mesure où il reconnaît la nécessité d’impliquer l’Afrique dans la recherche d’une solution de sortie de crise en Libye. La mise en place d’un mécanisme de suivi qui regroupe tous les acteurs internationaux est un signe encourageant qui témoigne de notre engagement collectif à rechercher une solution durable et définitive à la crise libyenne.

 

Que pensez-vous des résolutions prises lors de la conférence internationale de Berlin sur la Libye, à laquelle vous avez été convié ?

Comme je l’ai déjà indiqué, Berlin a créé une nouvelle dynamique dans la mesure où nous avons tous réaffirmé notre engagement à œuvrer pour le règlement de la crise libyenne. Nous déplorons cependant que certains pays n’aient pas été invités à y prendre part, car le règlement de cette crise ne saurait être durable sans l’implication de tous les pays concernés, notamment tous les pays voisins de la Libye membres du Comité de haut niveau. Nous pensons au Maroc, car c’est à Skirat que les Nations unies avaient mis en place les institutions libyennes actuellement reconnues par la Communauté internationale.

 

Onze pays ont pris des engagements concernant notamment l’embargo sur les armes et la résolution de ne plus interférer dans les affaires internes du pays… Pensez-vous qu’ils seront respectés ?

Depuis 2011, cet embargo est systématiquement violé malgré les décisions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous déplorons que les sanctions prévues n’aient jamais été appliquées. Cet embargo vient à nouveau d’être violé après la Conférence de Berlin. Nous pensons qu’il revient au Conseil de sécurité de prendre les mesures qui conviennent à l’encontre des responsables des violations de l’embargo.

 Y croyez-vous ?

Oui, nous devons rester optimistes. Il faut, tout de même, rappeler que chacun doit mettre sa bonne volonté et respecter ses engagements.

 Comment faire respecter le cessez-le-feu ?

Il conviendrait de mettre en place un mécanisme de contrôle auquel l’Afrique est disposée à apporter sa contribution.

 Faut-il envoyer une mission de maintien de la paix en Libye ?

Il faudrait d’abord consolider le cessez-le-feu, faire respecter l’embargo et mettre en œuvre le processus de dialogue et de réconciliation nationale inter-libyen.

 Pourquoi pensez-vous que tout règlement qui ne tiendrait pas compte du continent africain serait « inefficace » et « contre-productif » ?

La Libye est un pays africain. L’Afrique et les Africains paient le plus lourd tribut de la crise dans ce pays. L’Afrique a donc un intérêt majeur à ne pas être marginalisée dans la recherche des solutions à cette crise.

 Pourquoi l’Afrique, et notamment l’Union africaine, ne parvient-elle pas à s’imposer sur ce dossier au plan international ?

La multiplication des initiatives et les nombreuses ingérences extérieures ont malheureusement nui à l’efficacité de notre action. Nous sommes heureux de constater qu’à Berlin, le rôle de l’Afrique a été reconnu dans la gestion de cette crise. Il s’agira de faire en sorte que les Nations unies, qui ont la responsabilité principale en matière de maintien de la paix, travaillent avec l’Union africaine, acteur régional, dans la gestion de ce dossier.

 Que s’est-il passé depuis le 9 septembre 2017, date à laquelle l’Union africaine et le Comité de haut niveau sur la Libye que vous présidez devaient reprendre la main sur le dossier libyen ? Qu’avez-vous fait et comment expliquez-vous que votre voix ne soit toujours pas audible ?

Depuis la tenue de la réunion du Comité de haut niveau, des décisions fortes avaient été prises en faveur de la reprise en main par l’UA du dossier libyen. Une feuille de route avait été élaborée qui prévoit, entre autres, la tenue d’un Forum de réconciliation inter-libyen avant l’organisation des élections générales. L’évolution de la situation sur le terrain n’a pas permis de mettre en œuvre cet agenda, notamment, pour les raisons que j’ai évoquées.

 En fait depuis 2011, l’Union africaine semble divisée et se retrouve exclue des négociations… Est-ce que ce n’est pas d’abord au sein de l’Union africaine qu’il faut régler les divisions ?

Il est vrai que dans une telle situation, les divergences ne peuvent pas manquer, surtout que certains pays subissent de plein fouet les répercussions de cette crise. Néanmoins, l’Union africaine a pu arrêter une position commune à travers une feuille de route qu’elle s’emploie à mettre en œuvre. Au niveau de l’Union africaine, on a toujours parlé d’une seule voix.

 Au-delà de sa volonté politique, l’Union africaine a aussi des limites économiques, notamment sur le plan financier. Comment l’UA peut-elle réellement aider la Libye ?

La Libye a le potentiel nécessaire pour sa reconstruction et son développement. Il nous faut tous participer à la restauration de l’État libyen ; ce qui lui permettra, grâce à ses nombreuses ressources, d’assurer son développement et sa prospérité.

 Mais pourquoi l’Afrique réussirait-elle sur ce dossier libyen alors qu’elle est en train d’échouer dans la guerre au Sahel par exemple, et qu’elle n’a jamais vraiment réussi à résoudre toute seule les différents conflits tels que ceux, par exemple, de la Somalie et de la RDC. Ce sont les missions de maintien de la paix, l’ONU, les puissances occidentales qui ont ramené la paix…

En 2011, l’Afrique avait trouvé une solution politique à la crise libyenne. Mais sa voix n’avait pas été entendue. La suite, on la connaît. Comme tout le monde le sait, la guerre au Sahel est la conséquence directe de la déstabilisation de la Libye. En ce qui concerne le maintien de la paix, l’Afrique est intervenue partout et avec des résultats palpables. L’Union africaine contribue fortement à la lutte contre les shebabs en Somalie où il y a des troupes africaines. La résolution de la crise au Soudan, c’est l’Afrique. L’alternance démocratique dans la paix en RDC a pu se faire avec la contribution de l’Afrique. À l’est de la RDC, ce sont des troupes africaines (Tanzanie et Afrique du Sud) qui ont permis de mettre fin aux rébellions du mouvement du M23. Les accords de paix sur le Darfour, pendant ma présidence en exercice de l’Union en 2006-2007. Tout cela est l’œuvre de l’Union africaine. L’on peut aussi citer l’intervention des troupes africaines et ma propre médiation en République centrafricaine qui ont permis la fin des hostilités et l’organisation des élections démocratiques dans ce pays. En outre, l’Afrique a décidé de contribuer, de manière significative, au déploiement des opérations de maintien de la paix, en mettant en place un fonds pour la paix qui est déjà opérationnel et qui contribuera, à hauteur de 25 %, aux différentes opérations.

 

L’Afrique est toujours traumatisée par la situation qu’a engendré la mauvaise gestion par les puissances intervenues en 2011 de l’après-Kadhafi. Et aujourd’hui plus que jamais, les Africains craignent l’arrivée massive de combattants de l’État islamique qui risquent d’être envoyés par la Turquie sur le territoire libyen et ensuite descendre vers le reste du continent, avec en ligne de mire le Sahel et l’Afrique de l’Ouest… Que faire ? Que dites-vous aux populations qui s’inquiètent ?

L’Union africaine, dans ses principes, condamne fermement le recours au mercenariat, qui constitue un acte criminel. Aussi, une solution politique à la crise libyenne, que nous appelons de tous nos vœux, contribuerait-elle à mettre un terme aux ingérences extérieures et à l’arrivée continue des combattants islamistes.

 Enfin, si l’Union africaine avait échoué à se faire entendre en 2011, on rappelle que c’est aussi en partie parce que les insurgés libyens refusaient que des pays africains avec des dirigeants qui ont toujours pris parti pour le colonel Khadafi parfois contre sa population interviennent dans leurs affaires. Nous étions dans un contexte de printemps arabe et de soulèvements populaires. Aujourd’hui, comment comptez-vous rassurer le peuple libyen ?

Vous n’êtes pas sans savoir qu’aujourd’hui, le contexte a évolué et les Libyens eux-mêmes disent faire confiance à l’Union africaine. C’est pourquoi l’Afrique s’est engagée à accompagner la Libye dans son processus de retour à la paix, en vue de l’amener à rejouer son rôle d’antan au sein de l’Union africaine.

Cogetra
Source
Le Point Afrique
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