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Avenir du Franc CFA : à quoi joue Ouattara ?

Mission accomplie pour l’ivoirien Alassane Ouattara : faire avaler la couleuvre, en faisant entériner au collège des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine), rassemblés ce lundi à Abidjan, le statu quo sur la question du Franc CFA, au grand dam (peut-être) de ses homologues. Et la France de Hollande, qui à la mie – mars (pour désamorcer une polémique qui enflait), se disait ouverte à toute évolution, dans le sens souhaité par les africains eux-mêmes, ne pouvait trouver meilleur défenseur, meilleur allié, et obtenir meilleure allégeance.

Le débat sur le Franc CFA :

Depuis bientôt deux décennies, plusieurs voix autorisées, et non des moindres, n’ont de cesse de dénoncer, la contradiction flagrante entre les objectifs de développement affichés par les pays francophones de la Zone CFA, et les mécanismes de gestion de cette même Zone financière, vieux de plus de sept décennies.

En effet, depuis près de soixante dix ans que la Zone CFA a été créée, quasiment aucun changement aux règles présidant à sa gestion. Seul fait notable, la dévaluation de 50% intervenue dans la parité Franc CFA – Franc Français en 1994.

En matière de taux de couverture des émissions monétaires, fixé à 30% selon certains, et à 20%, selon d’autres, tant l’opacité est de règle, l’on estime ce taux pour la Zone UEMOA, aujourd’hui autour de 80%, avec un différentiel bien au-delà de la base fixée.

Des réserves donc à la disposition du Trésor français, qui peut en user comme bon lui semble, alors même que mis à la disposition des Etats membres de la Zone, celles-ci pourraient être affectées au financement de plusieurs projets d’infrastructures, faisant défaut.

Autre grief et non des moindres, l’arrimage du Franc CFA à l’Euro, dont relève aussi la France, avec une parité fixe, bien pénalisante aujourd’hui pour les économies de l’UEMOA, avec un Euro fort, que les analystes estiment surévalué  et moins compétitif.

Un statu quo bien arrangeant :

Selon des analystes pro-évolution du Franc CFA, cette situation de statu quo, maintenue depuis des décennies, serait la résultante d’une « coalition objective », entre responsables africains et français.

Les tenants du système, profitant de la parité fixe entre l’Euro et le Franc CFA, et de cette garantie de convertibilité, pour effectuer leurs transferts d’argent, sans surcoût réel, et sans risque d’échange. Un vrai boulevard aussi, pour les évasions fiscales et autres blanchiments d’argent.

Quant au Trésor français, une aubaine, ces réserves provenant des ex-colonies, qui augmentent années après années, et qui peuvent continuer de lui assurer, certaines opérations, demandant des couvertures.

Malheureusement, ces petits calculs et arrangements, qui servent plus une minorité, et surtout la France, desservent plus les économies de la Zone CFA, qui se retrouvent avec une monnaie forte, mais avec des économies faibles, sur les plans structurel et sectoriel.

Ainsi, les économies de la zone, basées principalement sur l’exportation de matières premières brutes, et l’importation de produits finis, manufacturés, cinquante ans après leur indépendance, restent encore bloquées dans ce schéma colonial.

En effet, avec une monnaie forte (pour cause de son arrimage à l’Euro), et des économies faibles, relevant du primaire, comment peuvent-elles se lancer dans la transformation sur place de leurs produits bruts, les exporter, conquérir des marchés, et en tirer des plus – values ? Un vrai problème de compétitivité, qui fait d’ailleurs que les produits d’importation, reviennent souvent moins chers, que les produits transformés sur place.

La création de la Zone CFA, à l’origine, étant destinée à favoriser les exportations de matières premières, et l’importation de produits manufacturés, surtout venant de la métropole (la France), et accessoirement, favoriser les investissements industriels de la métropole sur le continent.

La Zone CFA et les défis de développement

Pour l’économiste togolais, Kako Nubukpo, on ne peut continuer à maintenir ce statu quo, et parler de développement, voire d’émergence. Il appartient donc aujourd’hui aux gouvernants africains, de la Zone CFA, de sortir de cette « servitude volontaire », de cette « servitude monétaire » qu’est le Franc CFA.

En effet, selon lui, « …l’enfermement dans une parité fixe (avec l’Euro), nous contraint à un rationnement du crédit, alors que nous avons besoin d’investir. Entre ce verrou monétaire et les contraintes budgétaires (objectif de déficit public de 3% comme en Zone Euro), le financement de nos politiques publiques repose uniquement sur le flux d’aide au développement. Nous n’avons aucune marge de manœuvre ».

Une réalité que ne peut nier toute bonne conscience, face à une Afrique subsaharienne francophone, à la traine sur le continent, de plus en dépendante de l’aide publique au développement, et surtout des investissements discrets étrangers, dont les conditionnalités deviennent de plus en plus pesantes. Sans oublier, le déficit de la balance commerciale, qui ne cesse de se creuser, au fil des années.

Pour Alassane Ouattara, Président en exercice de l’UEMOA, ancien Gouverneur de la BCEAO, et ancien Directeur-Afrique du FMI, tous ces arguments, toutes ces analyses, ne peuvent être que fallacieux et relever de la mauvaise foi: « Nous avons constaté que notre monnaie se porte bien ; elle est saine et est dans de bonnes mains ».

Et d’argumenter que les ressources en devises de la Zone, sont aujourd’hui de cinq mois, au lieu des trois exigés, que la croissance économique restait forte, avec 6,8% du PIB, que l’inflation restait contenue à -2%, et que la dette extérieure faisait l’objet de toutes les attentions.

Des éléments pour lui suffisants, pour clore tout débat sur le Franc CFA, qui soixante-dix ans après sa création, reste toujours un sujet-tabou.

« Le Franc CFA est dans de bonnes mains », bien au chaud, et auprès du Trésor français. Déclaration d’un leader africain, plus de cinquante ans après les indépendances. Une façon peut être, pour le Président ivoirien, de souligner l’incapacité des africains, à pouvoir se prendre en charge, décider pour eux-mêmes, pour leur avenir, pour leur destin.

Une contradiction fragrante

A l’heure où les pays subsahariens, surtout d’Afrique francophone, ne parlent que d’ «émergence» économique, c’est-à-dire un état de développement compris entre le sous-développement et le développement-même, niveau atteint par la plupart des pays de l’UE, la contradiction devient flagrante.

Et pour cause : « les gouvernements ne peuvent pas tenir des discours sur l’émergence de l’Afrique, avec ce que cela suppose d’investissements en infrastructures, en distribution de crédits pour les entreprises, et ne pas disposer des instruments de pilotage de leurs économies ».

Ce qui implique, la réappropriation du Franc FCFA, aujourd’hui piloté depuis Paris, le rapatriement de l’excédent des réserves monétaires, aujourd’hui évaluées à près de 13.000 milliards FCFA, et la fin de la parité fixe entre le Franc CFA et l’Euro.

Une nécessité si l’on veut développer les économies de la Zone, en relançant la production, et en promouvant le secteur privé, en manque crillard de financement.

Cogetra
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